La situation chaotique en Libye depuis plusieurs années a rendu ce pays particulièrement dangereux pour les journalistes et les professionnels des médias. La liberté de la presse, inexistante sous le régime de Mouammar Kadhafi, ne s’est guère améliorée après sa chute en 2011 avec la plongée du pays dans la guerre civile et la domination des milices. 

“La situation en Libye est particulièrement difficile pour les professionnels des médias. La communauté internationale doit se manifester de manière ferme et forte pour préserver la liberté de la presse face aux menaces et aux pressions exercées sur les journalistes par les factions armées. Toutes les parties du conflit en Libye doivent comprendre que la protection des journalistes doit être une de leurs priorités aujourd’hui, car quel que soit le degré de gravité de la situation politique, les Libyens ont besoin de médias indépendants et de journalistes protégés.

Khaled Drareni
Représentant de RSF en Afrique du Nord

Les terribles affrontements survenus à la fin du mois d’août 2022 rappellent que ces violences récurrentes ont un impact considérable sur le travail des journalistes sur le terrain. Ces combats entre groupes armés, qui selon des sources RSF sont en grande partie financés par les autorités libyennes avec parfois l’aide de pays étrangers, ont éclaté le 28 août dernier à Tripoli, sur fond de rivalité entre deux gouvernements en concurrence, avec un bilan d’au moins 30 morts d’après des sources de RSF. Plusieurs quartiers de la capitale libyenne ont été le théâtre de ces violents combats. Le Premier ministre du gouvernement d'union nationale, Abdel Hamid Dbeibah a alors émis un mandat d'arrêt contre tous les participants à ce qu’il qualifie d’“agression" contre Tripoli. 

La Libye traverse une crise politique qui se traduit par un conflit entre deux gouvernements, le premier avec à sa tête Fathi Bachagha, qui a été désigné par le Parlement, et le second, le gouvernement de Abdel Hamid Dbeibah, qui refuse de céder le pouvoir sauf à un gouvernement dûment mandaté par un nouveau Parlement élu. Et les récents combats de Tripoli ont révélé les difficultés que rencontrent tous les jours les journalistes pour pouvoir exercer librement leur travail sur le terrain dans ce capharnaüm politique et sécuritaire. 

Le responsable d’un média local qui a eu du mal à couvrir les derniers combats témoigne à RSF: “La presse en Libye passe par des moments de tensions politiques et militaires qui rendent très difficile le respect de notre travail même s’il est absolument nécessaire pour suivre les événements et informer les gens. Pour ma part, j’ai essayé de sortir dans la rue afin de couvrir les affrontements de loin, mais j’ai tout de suite subi des menaces de plusieurs personnes armées dont j’ignore même l’appartenance”, poursuit notre interlocuteur qui regrette au passage ne détenir ni casque de protection ni gilet pare-balles afin de se protéger et d’être identifié comme journaliste par les différentes factions.

Les chefs des factions considèrent qu’il n'y a pas de journalistes indépendants en Libye et qu’ils seraient tous contrôlés par tel ou tel clan. Ce qui fait d’eux des cibles potentielles. Un autre journaliste habitué au travail de terrain, dont nous tairons le nom par mesure de sécurité, explique que “le travail de journaliste de manière indépendante est quasi impossible aujourd’hui en Libye, particulièrement durant les affrontements inter-milices. Rapporter des déclarations ou des faits de manière objective peut avoir des conséquences graves pour sa personne”. Et d’ajouter : ”Tout dépend aussi du lieu géographique où l’on se trouve : les journalistes basés à l’ouest ne peuvent pas parler librement des groupes politiques et des milices à Tripoli ; la situation est similaire pour les journalistes basés à l’est du pays.” Selon lui, le travail des correspondants étrangers est nettement moins difficile, les médias étrangers étant généralement peu suivis - et donc peu “surveillés” - en Libye par rapport aux médias locaux. 

Les cas de violations de la liberté de la presse ont été nombreux ces dernières semaines dans le pays. Le plus emblématique a été le rapt du journaliste Ali Raifaoui. Enlevé à Syrte le 26 mars 2022. Le reporter de la chaîne de télévision privée libyenne 218 n’a été libéré que le 5 juillet, après plus de cent jours de captivité. 

Autre cas de violation répertorié en Libye : celui du journaliste Mohamed Messaoud. Le correspondant de la chaîne d’informations arabe Al Arabiya a subi des violences de la part d’éléments qui ont été identifiés par la suite comme appartenant à la sûreté intérieure libyenne. Cela alors qu’il couvrait une session du parlement à Tobrouk à l’est du pays. RSF avait aussitôt dénoncé cette agression et appelé les autorités libyennes à garantir la sécurité des journalistes dans le pays. 

Au moment où les atteintes aux libertés augmentent dans le pays, aucune faction ou parti ne fait clairement mention à sa volonté de faire de la liberté de la presse une de ses priorités. Bien au contraire, le fait qu’une partie non négligeable des médias appartiennent ou dépendent de telle ou de telle faction, rend difficile leur indépendance. Ce que confirme notre interlocuteur journaliste qui estime que la majorité des médias locaux en Libye appartient à des factions rivales, ce qui contraint les journalistes à pencher pour les thèses de la faction qui l’emploie. Un scénario qui se répète depuis les dernières élections en 2014.

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