Kirghizistan : RSF dénonce la censure programmée de Radio Azattyk

Mise à jour du 12/07/23 : Peu avant la discussion au Parlement européen d'une résolution sur la répression envers les médias au Kirghizistan, le ministère de la Culture annonce la levée de la suspension de Radio Azattyk. Une décision qui fait suite au retrait de son site des publications problématiques pour le gouvernement.

Le ministère de la Culture kirghize demande en justice la fermeture du service local de Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), dont les sites sont bloqués depuis octobre 2022. C’est une grave entrave à la liberté de la presse dans le pays, dans un contexte de répression croissante. Reporters sans frontières (RSF) appelle les autorités à mettre fin au harcèlement judiciaire contre Azattyk et à cesser d’asphyxier les médias indépendants.

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Non satisfait de la censure des sites d’Azattyk, le ministère de la Culture kirghize informe ce 23 janvier 2023 RFE/RL d’une action en justice pour fermer son bureau local. En cause : un reportage couvrant les affrontements à la frontière avec le Tadjikistan dans la région de Batken, en septembre 2022, présentant les points de vue des deux parties. Le ministère estime que celui-ci bafoue l’article 23 de la loi sur les médias (interdiction de diffuser du contenu qui fait la propagande de la guerre, la violence, l’intolérance envers les autres peuples et nations…). Cette requête, qui doit être examinée par un tribunal à Bichkek le 9 février, survient après un harcèlement judiciaire de plusieurs mois.

Sur la base cette fois de la loi controversée sur les “fausses informations”, ce même reportage a servi de prétexte à la suspension des sites Internet d’Azattyk, le 26 octobre 2022, puis à leur blocage pour une période "indéfinie" en décembre. RFE/RL, estimant que la publication respecte les normes journalistiques, refuse de la retirer de sa plateforme TV Current Time. Elle s’apprête à contester lors d’une audience prévue le 26 janvier cette décision qu’elle considère “illégale” et “infondée” car ne s’appuyant sur aucune  plainte arguant d’une éventuelle information erronée dans la vidéo. Cinq jours après le blocage de ses sites, Azattyk a vu son compte bancaire gelé pour “blanchiment d’argent”, alors que le média - privé - est financé par le Congrès américain. En novembre, 11 correspondants de RFE/RL ont par ailleurs été privés de leur accréditation.

“Ces abus traduisent la volonté d’établir une nouvelle hiérarchie de la 'vérité', qui place le discours gouvernemental au-dessus des lois, s’alarme la responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale, Jeanne Cavelier. Le blocage d’Azattyk et cette pression juridique pour sa fermeture font écho au bannissement illégal en Russie du journaliste d’investigation Bolot Temirov. Jusqu’ici figure d’exception en Asie centrale par une relative liberté de la presse, le pays prend un tournant autoritaire inquiétant. RSF s’insurge contre la censure programmée d’Azattyk et appelle les autorités à cesser de harceler les médias indépendants.”

Bolot Temirov, auteur d’enquêtes retentissantes sur le pouvoir en place, est le visage de ce tournant autoritaire. Après des mois de rebondissements judiciaires, il est expulsé vers la Russie le 23 novembre 2022, en violation des procédures légales. Victime lui aussi de l’acharnement du régime contre les médias, le directeur de la chaîne Next TV Talaaibek Duishenbiev est condamné pour incitation à la haine ethnique pour avoir cité une source affirmant que le Kirghizistan et le Tadjikistan étaient prêts à aider la Russie dans la guerre. Après 6 mois de prison de mars à septembre 2022, il a été condamné à 5 ans de prison avec sursis et il lui est interdit de quitter le territoire pendant 3 ans. 

Outre ces cas créant de dangereux précédents, l’administration du président Sadyr Japarov a proposé en septembre 2022 un nouveau projet de loi sur les médias. Selon les législateurs, le texte de 1992 doit être adapté aux réalités contemporaines. Mais ce projet, copie presque conforme de la loi russe selon les professionnels des médias, a été largement critiqué par ceux-ci qui dénoncent une tentative de se débarrasser des sites d’information déplaisant au gouvernement. Les autorités se sont alors engagées à le revoir avec un groupe de travail composé de représentants des médias indépendants, puis à l’envoyer pour examen à la commission de Venise du Conseil de l’Europe (un organe consultatif chargé par 61 États membres d'examiner la compatibilité de telles lois avec la démocratie, les droits humains et l’État de droit). La deuxième version du texte, finalisée le 8 janvier 2023, conserve cependant des articles inquiétants, comme l'assimilation des blogueurs aux médias et un nouveau processus d’enregistrement des médias, qui risquent d’accroître le contrôle de l’information par les autorités.

Plusieurs actions de défense ont été menées face à cette répression croissante des médias indépendants depuis l’an dernier. RSF a pris part à la campagne #ForKyrgyzJournalist #ForKyrgyzMedia et signé un appel lancé par les médias locaux au président Sadyr Japarov et à la communauté internationale les incitant à préserver le droit à la liberté d'expression au Kirghizistan.

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