Grèce : le silence assourdissant du gouvernement après de nouvelles révélations sur le scandale du Predatorgate

Des informations sur l’espionnage de trois journalistes travaillant sur l’utilisation du logiciel espion Predator ont été publiées alors que des eurodéputés sont arrivés à Athènes dans le cadre de leur enquête. Afin d’apporter un changement au cadre juridique de la surveillance, Reporters sans frontières (RSF) publie les recommandations qu’elle a soumises au gouvernement.

“Le silence des autorités grecques au sujet des nouveaux cas de journalistes placés sous surveillance – qui ont ébranlé la communauté journalistique internationale – est assourdissant. Le gouvernement se doit d’apporter des explications immédiates sur les raisons de la surveillance présumée par l’État de Tasos Telloglou et de ses collègues enquêtant sur le Predatorgate. Il est également de sa responsabilité d’annoncer des mesures spécifiques pour une meilleure protection contre l’espionnage arbitraire. Nous demandons simplement aux autorités d’honorer leurs promesses et d’offrir leur entière coopération au comité d’enquête du Parlement européen actuellement en mission à Athènes, dans l’esprit de leurs engagements européens.

Pavol Szalai
Responsable du bureau Union européenne - Balkans de RSF

De nouvelles révélations sur l’espionnage de journalistes en Grèce sont apparues à la veille de la visite à Athènes d’eurodéputés enquêtant sur l’utilisation de logiciels espions. Bien qu’affichant régulièrement un soutien de façade aux initiatives européennes en faveur de la liberté de la presse, le Premier ministre a refusé de rencontrer la délégation qui se rend en Grèce du 2 au 4 novembre. La Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes, qui s’est tenue cette semaine, n’y a rien changé, pas plus qu’elle n’a contribué à convaincre le gouvernement de proposer des mesures systémiques pour protéger les journalistes contre une surveillance arbitraire et de faire toute la lumière sur les nouvelles révélations dans l’affaire des écoutes.

Selon son propre article daté du 24 octobre dernier, le journaliste d’investigation grec Tasos Telloglou a été placé sous surveillance entre mai et août 2022. Il aurait fait l’objet de filatures par des inconnus, qui ont également tenté d’accéder à sa voiture, alors qu’il était lui-même en train d’enquêter sur le scandale du Predatorgate pour le média indépendant Inside Story. L’une des sources de Tasos Telloglou lui a envoyé une photo de lui-même au cours d’une réunion avec le journaliste Thanasis Koukakis, qui avait été la cible à la fois du logiciel espion Predator et d’une surveillance par le Service de renseignement national (EYP). Mais ce n’est pas tout. Tasos Telloglou affirme que les collègues qui participaient à l’enquête, Eliza Triantafillou d’Inside Story et Thodoris Chondrogiannos de Reporters United, étaient espionnés via leurs signaux de téléphone portable.

Malgré la demande en ce sens de RSF, ni l’EYP ni le ministre adjoint au Premier ministre et porte-parole du gouvernement Ioannis Oikonomou n’ont fait de déclaration. 

À la suite de la révélation, en août dernier, que le dirigeant du parti d’opposition Pasok-Kinal, Nikos Androulakis, avait également été placé sur écoute avec Predator, le directeur de l’EYP et le chef de cabinet du Premier ministre en charge du service du renseignement, Grigoris Dimitriadis, avaient donné leur démission. Pourtant, les autorités n’ont cessé de nier l’acquisition ou l’utilisation du logiciel espion Predator. En outre, Grigoris Dimitriadis a lancé des poursuites abusives (SLAPP) contre les médias qui avaient révélé le scandale, ce qui lui a valu de remporter, le 20 octobre dernier, le titre du “politicien champion du SLAPP 2022” décerné par le jury du concours européen du SLAPP organisé par un groupe d’ONG, dont RSF.

La justice n’a toujours pas été rendue aux journalistes victimes de surveillance arbitraire. L’enquête pénale en cours, basée sur les plaintes des journalistes Thanasis Koukakis et Stavros Malichudis, n’a jusqu’à présent donné aucun résultat.

Étant donné la faiblesse du cadre législatif grec encadrant la surveillance pouvant donner lieu à des abus motivés par des intérêts privés et politiques, RSF a mis au point des recommandations pour une meilleure protection des journalistes contre une surveillance arbitraire. Les propositions d’amendements législatifs, préparés avec l’aide de spécialistes et de journalistes grecs, ont été remis au porte-parole du gouvernement par les représentants de RSF, lors d’une réunion qui s’est tenue le 10 octobre dernier et qui visait à lui demander d’ouvrir une discussion à ce sujet avec la communauté journalistique grecque. Lors de l’entretien avec RSF, Ioannis Oikonomou a promis que le gouvernement “proposerait bientôt une loi pour rendre l’utilisation de logiciels espions illégale” et poursuivrait ses “initiatives actuelles” de mise en place de contrôles supplémentaires sur les opérations du service du renseignement.

Afin de soumettre les recommandations à un débat public plus large et d’obtenir un plus grand soutien du public à leur égard, RSF a pris la décision de les publier. Le document propose des réponses aux cinq grands manquements du système judiciaire grec en matière de surveillance : l’absence de contrôle judiciaire dans les cas de surveillance pour raison de sécurité nationale ; l’absence de garde-fous contre les surveillances abusives ; l’absence de garde-fous spécifiques contre la surveillance de journalistes ; l’absence d’un cadre juridique suffisant sur l’utilisation d’un logiciel espion ; et la définition floue de sécurité nationale.

La Grèce occupe le 108e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2022, la dernière position parmi les pays européens.

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