En Grèce, des poursuites judiciaires abusives contre des journalistes dans un contexte politique très tendu

Consterné par les procédures judiciaires abusives engagées par un proche du Premier ministre contre des journalistes, Reporters sans frontières (RSF) s’inquiète de la condition des journalistes en Grèce. Ces actions en justice s’inscrivent dans un contexte général très tendu où les services de renseignement ont avoué avoir surveillé des journalistes et des personnalités politiques d’opposition.

Grigoris Dimitriadis, proche conseiller et neveu du Premier ministre grec, a attaqué en justice, ce vendredi 5 août, deux journaux grecs en raison de leurs investigations sur les pratiques illégales du gouvernement grec. Ils avaient mis en lumière une surveillance du téléphone du journaliste Thanasis Koukakis par les services secrets grecs ainsi que des échanges entre une entreprise appartenant à G. Dimitriadis et Intellexa, l’entreprise commercialisant le logiciel Predator en Grèce. G. Dimitriadis intente une action contre le site Internet Reporters United et demande une réparation de 150 000 € au média mais également aux auteurs de l’article mis en cause, Nikolas Leontopoulos et Thodoris Chondrogiannos, et le retrait de l’enquête. Le neveu du Premier ministre s’attaque également au journal Efimerida ton Syntakton (EfSyn) demandant 250 000 € pour un article en date du 4 août portant sur le scandale Predator. Le journaliste Thanasis Koukakis, la victime des écoutes, est également lui-même assigné en justice par Dimitriadis qui lui demande le retrait d’un post Twitter concernant les révélations de Reporters United et EfSyn

Le choix de poursuivre Thanasis Koukakis et les journalistes ayant enquêté sur la surveillance dont il a été victime plutôt que de chercher à faire la lumière sur ladite surveillance est déplorable, regrette le responsable du bureau Union européenne - Balkans de RSF, Pavol Szalai. RSF condamne fermement ces procédures judiciaires abusives qui ont comme seul objectif d’intimider les journalistes et exhorte Grigoris Dimitriadis à retirer immédiatement ses plaintes contre Reporters United, EfSyn et Thanasis Koukakis. Nous appelons en outre le gouvernement grec à rétablir une relation de confiance avec la communauté journalistique. Pour cela, nous exigeons des autorités grecques qu’elles accélèrent les enquêtes sur les surveillance de journalistes. Nous attendons des autorités qu’elles fassent notamment la lumière sur les raisons ayant poussé l’EYP, une agence sous le commandement direct du Premier ministre, à mettre deux journalistes sous surveillance. Il est ensuite primordial qu’une analyse des transactions financières des entreprises commercialisant le logiciel Predator soit effectuée, en particulier sur leurs potentielles relations avec des entreprises sous contrat avec l'État."

Mise à jour 08/08/2022 : Dans une allocution prononcée ce lundi 8 août à propos du Predatorgate, le Premier ministre n’a pas mentionné les deux journalistes espionnés malgré l’ampleur qu’a pris l’affaire dans l’actualité, tant nationale qu’internationale.

Mise à jour 10/08/2022 : Le 9 août, la Commission européenne a exhorté la Grèce à enquêter sur les écoutes téléphoniques et piratages informatiques opérés dans le pays. La porte-parole de la Commission, Anitta Hipper, a rappelé les autorités grecques à l'ordre en déclarant que les gouvernements des États membres "doivent superviser et contrôler leurs services de sécurité pour s'assurer qu'ils respectent pleinement les droits fondamentaux." Pour Anitta Hipper, "toute tentative des services de sécurité nationaux d'accéder illégalement aux données des citoyens, y compris des journalistes et des opposants politiques, si elle est confirmée, est inacceptable".

Ces poursuites interviennent alors que G. Dimitriadis vient de démissionner, dans la matinée du 5 août, de son poste de secrétaire général des services du Premier ministre par volonté de “déconnecter l'affaire de surveillance de l'environnement du Premier ministre”. Quelques heures après cette première démission, Panagiotis Kontoleon, le directeur du Service national de renseignement grec (EYP) a lui aussi présenté sa démission après avoir “commis des actes répréhensibles dans le cadre de la procédure d'écoute légale”. 

Deux surveillances distinctes

Ces poursuites judiciaires s’inscrivent dans un contexte politique déjà très tendu en Grèce, depuis une réunion de la Commission des institutions et de la transparence du Parlement grec qui s’est tenue à huis clos le 29 juillet dernier. Au cours de cette réunion, P. Kontoleon, le directeur de l’EYP a admis que ses services avaient surveillé le journaliste Thanasis Koukakis au cours de l’année 2020. Il n’a cependant apporté aucune explication quant aux motifs de cette surveillance. 

L’opacité de cette déclaration quant aux raisons ayant poussé à surveiller T. Koukakis pose la question de la légalité de cette mesure. Sans motif sérieux contrevenant à la sécurité nationale, cette surveillance constituerait en effet une violation grave de la liberté de la presse.

Ce journaliste d’investigation travaille sur les questions financières et les scandales bancaires. Il a notamment réalisé une enquête d’ampleur sur la Piraeus Bank et son ancien directeur, le banquier Michalis Sallas. Un dossier sur lequel il travaillait au moment des écoutes.

T. Koukakis a été victime de deux surveillances distinctes, la première, une écoute téléphonique, a débuté le 15 mai 2020. Le 1er juin 2020, les services de renseignement auraient demandé à l’opérateur Cosmote de lever la confidentialité des communications du journaliste afin de procéder à des écoutes en invoquant des raisons de sécurité nationale. La surveillance, qui devait durer deux mois à partir de cette demande, a été renouvelée et devait donc s’étendre jusqu’à fin septembre 2020. Elle a pourtant pris fin le 12 août 2020, date à laquelle le journaliste a effectué une demande auprès de l’Autorité hellénique pour la sécurité des communications et la protection de la vie privée (ADAE) après avoir été informé “par un tiers” (dixit T. Koukakis dans la plainte que RSF a consulté) qu’il existait des transcriptions de ses discussions privées. Dans sa requête, T. Koukakis a demandé à l’organisme d’enquêter sur de potentielles écoutes illégales. 

Thanasis Koukakis victime du logiciel espion Predator

Suite à la requête de T. Koukakis, la loi qui permettait à toute personne surveillée d’en être informée a été modifiée en mars 2021. L’obligation de transparence est supprimée dans le cas où la surveillance s’est faite pour des raisons de sécurité nationale. T. Koukakis affirme que cet amendement de la loi est un moyen utilisé par le gouvernement pour éviter que l’ADAE ne lui notifie sa surveillance. La réponse de l’organisme lui parvient finalement en juillet 2021 et stipule qu’“aucun événement n’a été considéré comme une violation de la loi”.

À la suite de cette première période de surveillance, T. Koukakis a été victime du logiciel espion Predator. Le Citizen Lab de l’Université de Toronto a en effet affirmé, dans un rapport publié en mars 2022 et analysé par InsideStory, que la confidentialité des communications du journaliste a été violée suite à l’infection de son téléphone par le logiciel espion Predator sur une période allant du 12 juillet au 24 septembre 2021. Citizen Lab précise que cela n’exclut pas d’autres infections. Le logiciel Predator, développé par la société nord-macédonienne Cytrox, transforme le téléphone de sa cible en appareil de surveillance sophistiqué, il peut notamment enregistrer les messages et appels (y compris ceux passés depuis des applications cryptées), allumer le micro ou la caméra de l’appareil ou avoir accès à des informations comme les mots de passe, les dossiers ou l’historique Web de la cible.

Le 11 avril 2022, le porte-parole du gouvernement a affirmé, à propos de cette surveillance effectuée avec Predator, qu'elle avait été réalisée par un acteur privé. Pour autant cette affirmation pose de sérieux doutes. Pour Nikos Androulakis, leader du parti d’opposition PASOK-KINAL et membre du Parlement européen ayant lui aussi fait l’objet d’une tentative de surveillance courant 2021, une licence pour le logiciel Predator coûte 14 millions d'euros et seuls les gouvernements peuvent se permettre de dépenser une telle somme. Le cas d’Androulakis a vraiment mis l’affaire des écoutes sur le devant de la scène médiatique. Dans son allocution du 8 août, le Premier ministre a nié avoir eu connaissance d’écoutes opérées contre son opposant politique.

Les autorités grecques tardent à enquêter sur les potentiels acteurs privés en possession du logiciel et n'ont notamment pas encore vérifié les comptes bancaires des sociétés liées à Predator en Grèce, Intellexa et Crickel. Sur ce point, T. Koukakis a déclaré : "Des révélations sont attendues dans les prochains jours, montrant directement que des personnes proches de l'entourage du Premier ministre ont des relations avec des représentants d'Intellexa qui, depuis quatre ans, a conclu des contrats avec l'État grec pour des systèmes de sécurité avec la police et le ministère de la Protection des citoyens."

Écouter les journalistes, une pratique courante en Grèce

La surveillance de Thanasis Koukakis n’est pas un cas isolé dans le milieu journalistique grec. En 2021, le journaliste Stavros Malichoudis, qui a couvert le sujet particulièrement sensible en Grèce de la “crise migratoire” pour de nombreux médias étrangers notamment l’AFP ou Investigate Europe, avait également été ciblé par le renseignement grec. Le journaliste en a pris connaissance dans un article du journal EfSyn dénonçant la surveillance d’acteurs travaillant sur les questions migratoires, dont des membres de l’Organisation internationale des migrations et des journalistes. Le rapport ne le mentionnait pas explicitement mais il s’est reconnu dans le portrait d’un journaliste travaillant sur l’île de Kos. Des documents ayant fuité prouvent que l'EYP a demandé à ses agents de recueillir des informations concernant les sources avec lesquelles S.  Malichudis travaillait.

En réponse à l’article d’EfSyn, le porte-parole du Premier ministre avait expliqué en novembre 2021 que le rôle de l’EYP était de surveiller les “menaces à la sécurité des citoyens et le bon fonctionnement de la société”.

RSF condamne cette assimilation du travail journalistique à une menace pour la sécurité nationale.

À la dernière place dans l’Union européenne, la Grèce occupe la 108e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2022

 

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Mise à jour le 10.08.2022