Dawit Isaak : RSF regrette un nouveau refus d’enquêter du parquet suédois et envisage les suites à y donner

Le refus définitif du parquet suédois d’ouvrir une enquête sur les crimes commis sur Dawit Isaak est un véritable abandon du journaliste par la justice de son pays. RSF regrette profondément cette décision et étudie les suites à y donner. Alors qu’une commission du parlement suédois enquête sur les échecs de la diplomatie suédoise dans cette affaire, RSF appelle les parlementaires à demander eux-même l’ouverture d’une enquête.

La Procureure générale adjointe de Stockholm a reconnu une nouvelle fois qu’“il existe des raisons de soupçonner que des crimes contre l'humanité sous la forme de disparitions forcées ont été commis à l'encontre de Dawit Isaak”, et que les tribunaux suédois sont compétent pour juger ces crimes. Cependant, arguant de l’impossibilité de mener des investigations, elle a confirmé de façon définitive, le 29 novembre 2021, le refus du parquet suédois d’ouvrir une enquête sur la plainte déposée par RSF en octobre 2020. 


Dans sa décision, la procureure générale adjointe décrit longuement les difficultés qui empêchent l’ouverture d’une enquête. Elle souligne notamment qu'il est peu probable que l'Érythrée coopère et affirme que les suspects ne viendront pas en Suède de leur plein gré. 


Ces arguments paraissent cependant étonnants et contradictoires. Un des suspects visés par le plainte, le ministre érythréen des Affaires étrangères Osman Saleh a en effet visité Stockholm en octobre, et un autre suspect, le conseiller du président érythréen Yemane Gebreab, s’est aussi rendu récemment dans plusieurs pays européens - où il aurait pu être arrêté en application d’un mandat européen si la Suède en avait décidé l’émission. 


En outre, le parquet suédois a déjà ouvert des enquêtes dans des affaires où il n’existait guère plus de chance que les autorités nationales coopèrent - et alors même que les victimes n’étaient pas de nationalité suédoise. Des dirigeants d'une société pétrolière ont ainsi été récemment inculpés pour des crimes de guerre commis au Soudan, au terme d'une enquête qui a duré 12 ans ; une autre enquête vient aussi d’être ouverte contre le régime Syrien pour l'attaque au gaz toxique en 2013.


Ce nouveau refus est un véritable abandon du journaliste par la justice de son pays, déplore le directeur du plaidoyer et du contentieux stratégique de RSF, Antoine Bernard. La Suède a pourtant le devoir de protéger ses citoyens. RSF ne se satisfera pas de cette décision contradictoire, et étudie aujourd’hui les suites à y donner.” 


RSF envisage notamment d’engager directement la responsabilité de la Suède, au regard de son obligation de protéger ses ressortissants. RSF appelle également les États qui le peuvent, en particulier l’UE, à prendre des sanctions ciblées contre les dirigeants érythréens.


RSF a été entendue ce mercredi 8 décembre lors d’une audition publique du parlement suédois, et a exprimé publiquement ses regrets suite à la décision du parquet. RSF a appelé le parlement à pousser l’UE à prendre des sanctions contre les responsables érythréens. RSF a également demandé au Parlement d'appeler lui-même à l’ouverture d’une enquête, et a souligné que la diplomatie suédoise devait cesser de s’y opposer.


Le parquet suédois, qui avait consulté le ministère des Affaires étrangères sur la première plainte déposée en 2014 avec l’aide de RSF, s’était rangé à l’avis des diplomates, qui avaient considéré que l’ouverture d’une enquête réduirait les chances d’obtenir la libération du journaliste par voie diplomatique. Cinq ans plus tard, en octobre 2020, face à l’échec flagrant des efforts diplomatiques, RSF avait déposé une nouvelle plainte, pour crime contre l’humanité, contre le président érythréen et plusieurs de ses principaux ministres et conseillers. Cette deuxième plainte a également été rejetée par le parquet pour les mêmes motifs. RSF avait alors demandé au parquet de revenir sur cette décision. Après le rejet de cette nouvelle demande, dans  une dernière tentative, RSF s’était adressé au Procureur général, qui vient donc de se prononcer de façon définitive. 


RSF contribuera par ailleurs aux travaux commission d’enquête du Parlement suédois, chargée en janvier d’évaluer les actions du gouvernement pour obtenir la libération des citoyens suédois détenus à l’étranger - parmi lesquels Dawit Isaak. RSF demandait la mise en place d’une telle commission depuis plusieurs années.


Dawit Isaak est derrière les barreaux en Érythrée depuis septembre 2001 sans jamais avoir été poursuivi pour un crime. Il est détenu depuis 20 ans dans des conditions atroces, dans un lieu gardé secret. Avec ses collègues arrêtés au même moment, il est aujourd’hui le plus ancien journaliste prisonnier au monde.


L’Erythrée et la Suède occupent respectivement la dernière et la 3e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.

Publié le 09.12.2021
Mise à jour le 09.12.2021