Classement 2015 : La difficulté croissante de couvrir les manifestations

Les journalistes jouent un rôle crucial d’information, d’observation et de témoignage dans les manifestations, événements par essence d’intérêt public. S’inscrivant dans la lignée de 2013, l’année aura été marquée par une intensification de la violence à l’encontre des acteurs de l’information couvrant ce type de rassemblements.

Lors de manifestations, de nombreux journalistes - professionnels ou amateurs, locaux ou étrangers - sont insultés, menacés, agressés, voire tués. Certains sont directement pris pour cibles ; d’autres sont des victimes collatérales. La violence vient à la fois des forces de l’ordre et des manifestants. Face à l’ampleur de ce phénomène, une résolution du Conseil des droits de l’homme des Nations unies a exprimé, le 28 mars 2014, “sa préoccupation devant le nombre d’attaques visant des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes, menées dans le contexte de manifestations pacifiques”. L’instance onusienne a demandé “à tous les États d’accorder une attention particulière à la sécurité des journalistes et des professionnels des médias qui couvrent les manifestations pacifiques, en tenant compte de leur rôle spécifique, de leur exposition et de leur vulnérabilité”. Cette protection s’applique aussi bien aux journalistes professionnels qu’amateurs.


Des cibles pour les forces de l’ordre…


Les journalistes ont, cette année encore, payé un lourd tribut en raison de la violence des forces de l’ordre. En Ukraine, lors du mouvement Maïdan en janvier et février 2014, les journalistes sont ciblés de manière délibérée et systématique par les forces anti-émeutes “Berkut”. Passages à tabac, tirs de balles en caoutchouc et de grenades assourdissantes, l’exacerbation de la violence en toute impunité dénote une réelle volonté de répression. En Turquie, un an après les manifestations du mouvement “Occupy Gezi”, l'impunité ne fait qu’encourager les policiers à recourir à la violence : matraquage, gaz lacrymogène, jets d’eau, et balles en caoutchouc… Depuis la destitution de Mohamed Morsi le 3 juillet 2013, les journalistes, notamment ceux travaillant pour des médias affiliés directement ou indirectement à la confrérie des Frères musulmans, sont visés par les forces de l’ordre en Egypte. Au Yémen, pas moins de 15 journalistes ont été frappés et menacés avec des armes à feu par les forces anti-émeutes lors de manifestations locales à Aden, en juin 2014. En marge des manifestations du mouvement “Occupy Central”, à Hong Kong, les dérapages policiers ont été fréquents: journalistes et cameramen ont été victimes d’agressions physiques, de harcèlement moral, voire sexuel, la police n’hésitant pas à recourir au crime organisé pour commettre ses méfaits. Au Venezuela, l’armée nationale bolivarienne (GNB) tire délibérément sur des journalistes pourtant clairement identifiés comme tels. Mildred Manrique a ainsi été menacée et attaquée pas moins de quatre fois entre février et mai 2014 lors de sa couverture de manifestations contre l’insécurité, l’inflation et les pénuries. Au Brésil, Karinny de Magalhães a été insultée et battue par la police militaire, alors qu’elle couvrait les manifestations contre les dépenses occasionnées par la Coupe du monde. Des policiers lui ont soutenu que les journalistes étaient “le cancer du monde et devraient tous mourir”. En Grèce, les forces anti-émeutes (MAT) persistent à réprimer photographes, cameramen et preneurs de son, considérés comme des témoins gênants dans un climat d’impunité.


… comme pour les manifestants


Les attaques ne sont pas seulement le fait des forces de l’ordre, mais sont également commises par des manifestants, qui, loin de considérer les journalistes comme des observateurs indépendants, les associent trop souvent à des parties prenantes hostiles. En Thaïlande, les frustrations vis-à-vis de l’absence de couverture ou du traitement biaisé par les chaînes d’État des manifestations anti-gouvernementales qui ont secoué le pays en novembre 2013, ont conduit à des agressions de journalistes pour leur couverture supposée “pro-gouvernementale”. Les manifestants ont par ailleurs fait irruption dans les locaux de six stations de télévision, exigeant que leurs déclarations soient diffusées, et qu’aucune information liée au gouvernement ne soit couverte. Des locaux de médias ont aussi été assiégés à Hong Kong ou attaqués lors de débordements populaires au Venezuela, où les manifestations durables ont constitué un terreau fertile à l’apparition de groupuscules civils violents. Ces derniers n’ont pas hésité à utiliser des cocktails Molotov et autres explosifs. En Haïti, les journalistes, trop souvent identifiés comme des acteurs politiques dans un contexte de forte polarisation, sont agressés ou insultés par des manifestants de l’autre bord. En France, les violences verbales et physiques contre des journalistes sont de plus en plus fréquentes. "Journalistes, collabos”, scandaient des protestataires qui ont pris à partie des journalistes de Canal Plus lors du “Jour de colère”, rassemblement contre l’action gouvernementale, le 26 janvier 2014. La situation est parfois tellement tendue que les rédactions déploient des gardes du corps pour protéger leurs envoyés spéciaux.


Pluie d’arrestations et de condamnations arbitraires


Outre les violences, les professionnels des médias font fréquemment l’objet d’arrestations et de condamnations arbitraires. Au Bahreïn, arrestations, torture et mauvais traitements continuent d’être fréquents pour ceux qui couvrent les manifestations. Poursuivis sous des prétextes fallacieux, ils sont sanctionnés par de lourdes peines de prison pour avoir documenté la répression des manifestations de ‘Tamarod’ contre le gouvernement en juillet 2013. En Egypte, au moins quinze journalistes ont été interpellés au cours des manifestations à l’occasion de la commémoration du troisième anniversaire de la révolution, le 25 janvier 2014. En Algérie, l’approche de l’élection présidentielle du 17 avril 2014, a conduit à de nombreuses arrestations de journalistes en marge des manifestations organisées contre le président Bouteflika qui briguait un quatrième mandat. “Les policiers étaient visiblement missionnés pour embarquer tout le monde”, témoigne Hacen Ouali, journaliste d’El Watan interpellé, le 6 mars 2014. D’après la Hong Kong Journalists Association, une trentaine de journalistes ont été arrêtés lors de la “révolution des parapluies”. Au Venezuela, le syndicat national des journalistes a comptabilisé plus de vingt professionnels des médias détenus de février à avril 2014. Aux Etats-Unis, au moins 15 journalistes ont été arrêtés arbitrairement lors des affrontements entre la police et les manifestants survenus après la mort de l’Afro-Américain Michael Brown, abattu par un policier blanc à Ferguson le 9 août 2014.


Limiter l’écho médiatique des manifestations…


Au-delà de ces attaques directes, les autorités tentent également d’entraver le travail des journalistes en imposant des restrictions disproportionnées. Beaucoup d’entre eux ont vu leur matériel dérobé ou détruit. Certains sont empêchés d’accéder aux rassemblements. Ainsi, en Turquie, les autorités accordent l’accès au périmètre délimité par la police d’Istanbul autour de la place Taksim, aux seuls journalistes munis de la carte de presse, délivrée par les services du Premier ministre.

Certains pays ont tenté de limiter l’écho médiatique de ces rassemblements en censurant les informations relatives aux manifestations. Ainsi, lors de la révolution des parapluies, la Chine a redoublé d’efforts pour en restreindre la couverture: blocage de sites ; suppression de nombreux posts et commentaires sur des blogs ; détournement des images et tentatives de modification du traitement de l’information. Au Venezuela, devant l’ampleur prise par les manifestations, les autorités ont annoncé que la “couverture d’événements violents” serait passible de sanctions et le signal de la chaîne d’information colombienne NTN24 (qui relayait les revendications de l’opposition) a été coupé pour les téléspectateurs vénézuéliens.


… voire criminaliser la couverture des manifestations


La crainte de la propagation de mouvements contestataires conduit des Etats à prendre des mesures toujours plus strictes afin de restreindre la liberté d’assemblée et la possibilité pour les médias de couvrir les mouvements de protestation. L’Europe de l’Est et l’Asie centrale, où s’est fait sentir un “effet post-Maïdan”, en sont l’exemple le plus frappant. Avant la chute du président Viktor Ianoukovitch, le Parlement ukrainien a tenté de contrer le mouvement en pénalisant la diffamation et en facilitant le blocage de sites Internet sans décision de justice. La Russie et le Kazakhstan ont adopté des mesures destinées à pénaliser les appels à participer à des manifestations non autorisées. Dans l’Union européenne, plusieurs projets de lois ont tenté en 2013 de limiter la liberté des journalistes de photographier les forces de l’ordre ou les manifestants. L’Espagne s’est dotée en décembre 2014 d’une loi sur la sécurité publique prévoyant notamment la condamnation jusqu’à 600 000 euros pour la captation ou diffusion d’images attentant à l’honneur, l’image ou la sécurité des forces de l’ordre.


Interrogés sur ces multiples atteintes à leurs droits en marge de manifestations, les journalistes partagent la même perplexité: “Je ne faisais que mon travail” répètent-ils tous inlassablement. Au-delà de la nécessité de protéger les acteurs de l’information, il est urgent que les Etats fassent preuve de davantage de volonté politique pour lutter contre l’impunité. Pour endiguer les violences, il leur faut impérativement poursuivre en justice ceux qui se rendent coupables d’obstruction à l’activité des journalistes ou d’agressions à leur encontre quand ils couvrent des manifestations.

Publié le 17.06.2015
Mise à jour le 26.04.2017