Au Tadjikistan, la répression contre les journalistes s’intensifie

Accusés d’avoir noué des liens avec des organisations extrémistes après s’être montrés critiques envers le pouvoir, quatre journalistes indépendants sont détenus par les autorités tadjikes. Reporters sans frontières (RSF) condamne ces méthodes d'intimidation et demande leur libération. 

 

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”Face à la recrudescence de la censure et des pratiques diffamatoires envers les médias, les journalistes risquent la prison après chaque enquête, dénonce la responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF, Jeanne Cavelier. Les autorités tadjikes doivent cesser d’utiliser des accusations fallacieuses pour faire taire les reporters critiques envers le pouvoir, et libérer ces journalistes.”

Voilà plus d’un mois que les journalistes Avazmad Gourbatov et Daler Imomali, respectivement correspondant pour l'agence de presse indépendante Asia-Plus et journaliste d’investigation indépendant, sont détenus par les autorités tadjikes. En juillet, deux de leurs anciens collaborateurs, Zavkibek Saidamini et Abdusattor Pirmukhamadzoda, ont aussi été interpellés après les avoir publiquement soutenus. 

Avazmad Gourbatov plus connu sous son pseudonyme Abdoullo Gourbati , et Daler Imomali ont été interpellés, le 15 juin, pour avoir enquêté sur la démolition arbitraire d’immeubles résidentiels à Douchanbé, capitale du Tadjikistan, à la demande du gouvernement. Abdoullo Gourbati a été arrêté pour “violence contre un représentant de l’autorité”. Connu pour ses enquêtes sur les problèmes sociaux et locaux entre les habitants et les autorités, Daler Imomali a lui été interpellé pour "commerce illégal" de sa chaîne Youtube et pour "fausse dénonciation". Quelques jours avant son arrestation, il avait déjà été convoqué par la police locale, interrogé pendant cinq heures, battu et contraint de retirer les vidéos de l’enquête en question de sa chaîne Youtube (suivie par 149 000 abonnés). Selon le chef du district Bilol Ibrohim, le travail de ces journalistes aurait interféré avec celui des autorités, qui n’auraient pas été informées du tournage. RSF avait alors appelé à la libération des deux hommes. 

Après un long silence des autorités, le motif de détention d’Abdoullo Gourbati a  enfin été révélé, le 19 juillet : appartenance à un groupe extrémiste et collaboration avec celui-ci. Des charges qui pourraient lui valoir jusqu'à 8 ans de prison. Quelques semaines auparavant, son collaborateur Daler Imomali avait été accusé, entre autres, des mêmes charges. Son affaire avait été classée confidentielle, ce qui empêche d’obtenir des informations concernant sa détention. 

Détention au secret

La méthode pour faire taire les journalistes est bien rodée : ils sont tout d’abord accusés d’infractions “légères”, puis, avant qu’ils ne puissent être relâchés, les accusations s’aggravent. Plus récemment, après avoir soutenu publiquement et appelé à la libération d’Abdoullo Gourbati et de Daler Imomali sur leurs chaînes Youtube, deux autres journalistes ont été arrêtés par la police tadjike. Auparavant employés de la radio et de la télévision d'État, Zavkibek Saidamini et Abdusattor Pirmukhamadzoda avaient choisi de devenir indépendants face à la censure gouvernementale. Ils font également l’objet d’investigations pour soupçons de liens avec des “organisations extrémistes”. 

Arrêté par des agents des forces de l'ordre le 8 juillet à Douchanbé, Zavkibek Saidamini a été conduit au département de Lutte contre le crime organisé (DCOC) du ministère de l'Intérieur dans la ville de Vahdat. Abdusattor Pirmukhamadzoda a, quant à lui, été convoqué le 9 juillet, avant d’être placé en détention pendant 10 jours pour "désobéissance à la police”. Depuis, il est détenu au secret. Le 15 juillet, sa famille apprenait par les médias qu’il était dorénavant accusé “d’appels publics à des activités extrémistes”. Il risque jusqu'à cinq ans de prison. 

Une longue campagne d’intimidation 

Depuis 2015, le président Emomali Rakhmon a instauré un climat de terreur en favorisant la persécution des journalistes et leur autocensure. Seules les plateformes numériques comme YouTube permettent aux reporters de s’exprimer librement, mais pas d’échapper à la répression du pouvoir. 

Les journalistes sont victimes de violences ciblées. En 2020, une attaque avait eu lieu contre Abdoullo Gourbati, sans réactions de la police tadjike. Ces agresseurs avaient fini par être identifiés grâce à la mobilisation internationale notamment de RSF. Ils n'ont écopé que d’une simple amende, d’environ cinquante euros chacun. 

Depuis 2021 et l'instauration de la censure officielle sur les chaînes de télévision et de radio, une vague de répression gouvernementale s’est abattue sur le journalisme indépendant. “Les autorités tentent d'établir un contrôle total de l'opinion publique du pays, estime Nuriddin Karshiboev, président de l'Association nationale des médias indépendants du Tadjikistan (NANSMIT), un partenaire de RSF. Aujourd’hui, personne ne peut garantir que les autorités du pays tireront profit de leurs agissements. Ces actions se solderont par une réaction négative de la communauté internationale et à terme, cela aura un très mauvais effet sur l'image du Tadjikistan”.

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Publié le 27.07.2022