Au Maroc, derrière la Fête du Trône, la répression tous azimuts des journalistes

Ce samedi 30 juillet, le Maroc s’apprête à célébrer sans faste l’accession au pouvoir, il y a 23 ans, du roi Mohamed VI. Cette “Fête du Trône” coïncide avec la pire situation pour la presse et les journalistes depuis son intronisation. Reporters sans frontières (RSF) appelle les autorités marocaines à libérer les journalistes emprisonnés comme Omar Radi et Souleiman Raissouni et à abandonner toutes les charges judiciaires qui pèsent sur eux.

“Le retour aux pratiques des années de plomb au Maroc est inquiétant et inacceptable, estime Khaled Drareni, représentant de RSF en Afrique du Nord. Il va à l’encontre de l’image de respectabilité que veut se donner le régime à l’étranger. Il est surtout en contradiction avec les aspirations légitimes des Marocains à exercer leurs libertés, dont celle de la presse, de manière effective. RSF appelle les autorités marocaines à libérer les journalistes emprisonnés et à abandonner toutes les charges judiciaires à leur encontre, en particulier celles qui pèsent sur Omar Radi et Souleiman Raissouni.

Jamais, depuis le règne de Hassan II, la situation de la liberté de la presse n’a été aussi précaire au Maroc. Trois journalistes sont actuellement en détention, officiellement pour des faits de droit commun. Ils subissent en réalité une répression caractérisée en raison de leur travail de journalistes, dont la tonalité indépendante et critique déplaît aux autorités. Il s’agit de Taoufik Bouachrine, Omar Radi et Souleiman Raissouni. 

Dans le cas de Taoufik Bouachrine, la Cour de cassation a confirmé, en septembre 2021, la peine de 15 ans de prison infligée au directeur du journal Akhbar Al-Yaoum pour "traite d’êtres humains", "abus de pouvoir à des fins sexuelles et "viol et tentative de viol". Des accusations que le journaliste a toujours niées. Sa défense a notamment mis en avant les pressions subies par son journal aujourd’hui disparu. Taoufik Bouachrine avait déjà fait l’objet de poursuites en 2009 pour une caricature jugée irrespectueuse de la famille royale et du drapeau marocain, en 2015 pour un article attentatoire “à la réputation du Maroc”, et début 2018, pour “diffamation” envers deux ministres.  

Des journalistes soutenus par RSF et plusieurs organisations de défense des droits de l’homme

Les cas de Omar Radi et Souleiman Raissouni sont encore plus emblématiques de la situation dramatique des journalistes indépendants au Maroc. En détention depuis deux ans, Souleiman Raissouni a été condamné le 24 février par la cour d’appel de Casablanca à cinq ans de prison, à la suite d’un procès pour agression sexuelle entâché d’irrégularités. Une accusation que le journaliste a constamment niée. Soutenu par RSF et plusieurs autres organisations de défense des droits de l’Homme, il attend dorénavant le résultat de son pourvoi en cassation. En mai, Souleiman Raissouni a été transféré à la prison de Ain Borja. Un transfert au cours duquel ses documents et livres ont été déchirés et après lequel il a été placé à l’isolement. Reporters sans frontières a alors dénoncé le recours à des méthodes qui violent, une fois de plus, les droits d’un journaliste en détention. Pour protester contre celles-ci, Souleiman Raissouni a, quant à lui, décidé de s'isoler et de refuser tout contact avec l’extérieur.

En détention depuis deux ans jour pour jour, le journaliste et défenseur des droits humains Omar Radi, a lui été condamné, en appel, à six ans de prison ferme le 4 mars dans une double affaire d’espionnage et de viol. Cité dans la même affaire, son confrère Imad Stitou n’a pas été incarcéré mais n’a pas non plus échappé aux foudres de la justice marocaine. Il a été condamné à un an de prison, dont six mois ferme. Quatre mois avant cette énième condamnation, Imad Stitou a décidé de quitter le Maroc. Le journaliste est persuadé que l’origine de ses ennuis judiciaires est sa décision de ne pas témoigner contre Omar Radi pour l’accabler, comme le lui avaient demandé les gendarmes.

Accaparement des terres publiques et affaires de corruption

Emprisonné une première fois en décembre 2019 pour avoir critiqué une décision de justice contre des manifestants du Rif (mouvement contestataire dans le nord du Maroc commencé en octobre 2016), Omar Radi est en fait depuis de nombreuses années dans le viseur du Palais. D’après sa famille et son entourage proche, les autorités ne lui ont jamais pardonné ses avis exprimés sur les réseaux sociaux et dans les médias durant les deux dernières années précédant son arrestation.

Plus encore, Omar Radi, journaliste d'investigation réputé et respecté, a publié ces dernières années des articles sur l'accaparement de terres publiques par des spéculateurs. Il est aussi à l'origine de l'éclatement du scandale de corruption dit des "serviteurs de l'État" qui a éclaboussé une centaine de personnes, notamment des officiels de haut rang dans le royaume.

Le journaliste avait finalement été libéré quelques jours après sa première arrestation en décembre 2019 grâce à une pression exercée par RSF et de nombreuses organisations. Il avait finalement écopé d’une peine de quatre mois de prison avec sursis. Mais l’acharnement n’allait pas s’arrêter là. Un rapport publié par Amnesty International révèle quelques jours plus tard que le téléphone du journaliste avait été espionné par le Maroc à l’aide du logiciel Pegasus de l’entreprise israélienne NSO. 

Soutenus par une campagne de solidarité au Maroc et à l’étranger qui demande leur libération, Omar Radi et Souleiman Raissouni ont toujours affirmé être poursuivis en raison de leurs écrits et de leur travail journalistique, notamment en faveur des mouvements sociaux et contre la corruption. Pour Souleiman Raissouni, ce sont ses critiques envers la prédominance de la place de la monarchie dans l’économie du pays qui lui sont implicitement reprochées. 

D’autres journalistes au Maroc se font remarquer pour leur courage face à une politique répressive qui ne tolère aucun média libre et indépendant. Hanane Bakour en est l’exemple le plus parlant. Déjà dans le collimateur des autorités, la journaliste a été convoquée au tribunal, le 27 juin, après que le RNI (Rassemblement national des Indépendants), parti du Premier ministre Aziz Akhannouch, a porté plainte contre elle pour un post sur Facebook. La journaliste utilise en effet les réseaux sociaux pour dénoncer régulièrement les décisions économiques prises par le gouvernement marocain, et multiplie les hashtags à l’encontre de l’actuel Premier ministre qu’elle accuse de prendre des mesures antisociales. RSF avait réagi en dénonçant un cas inacceptable d'intimidation judiciaire par le gouvernement contre une journaliste.

Des poursuites judiciaires sans fin 

Ali Anouzla et Maati Monjib n’en ont pas fini, eux aussi, avec les méandres de la justice au Maroc. Les deux journalistes sont en liberté, mais sont toujours sous le coup de poursuites. Ali Anouzla s’est attiré les foudres de la justice pour avoir enquêté sur le budget de la monarchie et les dépenses de la famille royale. Ses éditoriaux sur cette question tabou au Maroc lui ont valu des accusations saugrenues de soutien à des “mouvements terroristes”. Depuis le début de ses ennuis judiciaires en 2017, RSF s’est toujours tenu à ses côtés. 

Fondateur du site internet Lakome.com, Ali Anouzla a défrayé la chronique en septembre 2013, en révélant la libération par grâce royale de Daniel Galvan, un ressortissant espagnol condamné et emprisonné au Maroc pour pédophilie. Coup de théâtre dans tout le pays et rétropédalage au palais, où le roi Mohamed VI décide finalement d’annuler sa grâce. Peu de temps après, Ali Anouzla est arrêté et emprisonné.

Figure du combat pour les droits de l’homme au Maroc, son confrère Maatii Monjib, a aussi payé cher ses activités en faveur de la liberté de la presse au Maroc et des droits de l’homme. En octobre 2015, Maâti Monjib avait déjà observé une grève de la faim de 21 jours pour protester contre son interdiction de quitter le territoire pour se rendre à des colloques internationaux. Il reste encore aujourd’hui sous le coup de poursuites judiciaires. 

Maati Monjib avait été condamné “in absentia” le 27 janvier 2021 à un an de prison ferme et à une amende de quinze mille dirhams (1 400 euros). Ses avocats et son comité de soutien avaient dénoncé ce jugement rendu par le tribunal de première instance de Rabat en son absence, et sans que ses avocats n’aient été ni convoqués, ni même prévenus. “Cette condamnation est doublement injuste car ni mes co-accusés, ni moi même avions jamais menacé ‘la sécurité intérieure de l’État’, ni aucun autre crime, si ce n’est l’exercice de notre droit à la liberté d’expression et d’association” avait à l’époque expliqué à RSF le journaliste. C’est pour dénoncer cette condamnation que Maati Monjib avait cessé de s’alimenter le 4 mars 2021 et avait observé 20 jours de grève de la faim.

Maghreb - Moyen-Orient
Maroc / Sahara occidental
Découvrir le pays
Image
135/180
Score : 45,42
Publié le