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9 août 2018

Violations inadmissibles de la liberté de la presse en marge de l’agitation étudiante au Bangladesh

Le photographe Shahidul Alam (droite) fait signe alors qu’il va être replacé en détention, le 8 août, après un court examen médical à l’hôpital. Quatre jours plus tôt, le correspondant de l’agence Associated Press AM Ahad (gauche) a lui aussi été traité à l’hôpital après avoir subi de lourdes blessures. (photos : AFP).
Alors qu'aucune arrestation n’a été effectuée par la police après les violences qui ont visé près de 30 journalistes dimanche 5 août, le photoreporter Shahidul Amal a été à nouveau placé en détention hier, après un court examen médical à l’hôpital. Reporters sans frontières (RSF) retrace le récit de l’escalade des violations de la liberté de la presse au Bangladesh depuis une semaine.


Trois jours pour retrouver les coupables… C’est l’ultimatum donné aux autorités bangladaises par la communauté des journalistes du pays mardi 7 août, deux jours après que près de 30 d’entre eux ont été la cible de violences délibérées, en marge des manifestations estudiantines qui émaillent Dacca depuis plus d’une semaine. Forte de nombreux témoignages attestant que les forces de l’ordre ont laissé faire les attaquants, lorsqu’elles n’ont pas directement participé aux violences, l’Union des journalistes de Dacca (UJD) et l’Union fédérale des journalistes du Bangladesh (UFJB) ont exigé que la police identifie les coupables avant le 11 août, sans quoi la profession prendra des mesures de rétorsion.


Parmi les reporters violentés, le célèbre photographe Shahidul Alam était arrêté au soir du 5 août à son domicile pour avoir posté des informations sur Facebook. Après que des témoins ont remarqué des signes de tortures sur son corps durant une audience au lendemain de son interpellation, la Haute Cour du Bangladesh a ordonné mardi qu’il soit libéré de ses sept jours de garde à vue pour passer un examen médical. A l’issue de cette visite expresse à l’hôpital, le journaliste a été à nouveau placé en détention hier après-midi. En vertu de la fameuse et contestée Loi sur les technologies de l’information et de la communication (TIC), il est accusé d’avoir diffusé “la peur et la panique” à travers “des mensonges fantasmagoriques et provocateur” (sic).


Escalade de violences


Cet acharnement juridique et les violences qui l’ont précédé dimanche arrivent comme un point culminant dans l’escalade de violations de la liberté de l’information qui a marqué la semaine écoulée, avec force moyens légaux, mesures coercitives et intimidations.


“Il est grand temps que les autorités bangladaises prennent des mesures concrètes pour apaiser la situation et donner des gages pour le respect de la liberté de la presse et de l’exercice démocratique, avertit Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. La première chose à faire et d’abandonner les charges absurdes qui pèsent contre Shahidul et d’arrêter les coupables des violences délibérées qui ont visé la profession dimanche - lesquels coupables sont, pour beaucoup, facilement identifiables.


"Plus généralement, depuis le début du mouvement de protestation étudiante, le gouvernement a eu recours à des méthodes de répression de la liberté d’informer absolument inadmissibles. Cette spirale doit cesser immédiatement.”


C’est après la mort, le 29 juillet, de deux collégiens renversés par un bus que le mouvement étudiant demandant des routes plus sûres dans la capitale s’est progressivement développé. La réponse des forces de l’ordre contre la diffusion de l’information ne s’est pas faite attendre.


Contenus “fabriqués et trompeurs”


Dès le 2 août, la police de Dacca lance des poursuites en justice contre 28 acteurs sur les réseaux sociaux, en vertu de la même loi sur les TIC. Il s’agit aussi bien d’utilisateurs de Facebook, Twitter ou Facebook que de portails d’information comme Andolonews ou  Zoombangla, aujourd’hui inaccessibles. Leur crime : avoir diffusé des informations, photos ou vidéos sur les manifestations. Ou plutôt, selon l’acte d’accusation, avoir diffusé des contenus “fabriqués et trompeurs”.


Le 3 août, deux journalistes du site Priyo.com qui couvraient le mouvement étudiant, Pradip Das et Sadaat Mahmood, sont pris à partie par des militants pro-gouvernement armés de barres de fer ou de pieux. Après avoir été rejoints par leur confrère Rafiqul Ranju, venu à leur secours, les trois reporters ont été battus et ont vu leur matériel vandalisé. Ils ont dû leur salut à la présence, à proximité, du siège du portail pour lequel ils travaillent, où ils ont pu se réfugier. Une partie des locaux a été vandalisée. La police a déclaré n’avoir pu identifier aucun assaillant.


Le lendemain, le 4 août, le ministère de l’Information et de la Diffusion ordonne à deux chaînes de télévision, Ekattor TV et News 24, de cesser de diffuser tout programme concernant l’agitation étudiante, sous peine de perdre leur licence de diffusion.


Le même jour, la commission de régulation des télécommunication annonce l’interdiction pure et simple de toute couverture 3G et 4G, afin d’empêcher tout possesseur d’un téléphone portable de visionner photos ou vidéos.


Attaques systématiques


Et c’est le dimanche 5 août que la violence contre la presse prend un tour dramatique avec les attaques systématiques perpétrées contre les journalistes par des membres de la Ligue Chhatra, la branche étudiante du parti au pouvoir. Armés de machettes, de barres métalliques et de pieux, des casques de moto sur la tête, ils ont blessé au moins 23 journalistes et en ont attaqué six autres. Le photographe de l’Associated Press AM Ahad, ses confrères Palash Shikder, du Dainik Banik Barta, et le photojournaliste indépendant Rahat Karim ont subi les pires brutalités.


Sur le même site, cinq autres journalistes ont été battus : la reporter Samia Rahman de Channel-i, le photographe de bdnews24.com Mahmud Zaman Ovi, les journaliste Ibnul Asaf Jawed du Dainik Janakantha et Rimon de l’agence Zuma Press, ainsi qu’Enamul Hasan, un étudiant en photojournalisme.

 

Un peu plus loin, 15 à 20 hommes ont entouré le reporter du quotidien Prothom Alo Ahmed Deepto avant de le passer à tabac. Venu à son secours, Sujon Mondol, du Daily Ittefaq, a été frappé à coups de pieux.

 

Les membres de l’équipe de tournage de la chaîne NTV, Fahad Mohammad et Rubel Hossain, ont pour leur part été blessés alors qu’ils essayaient d’empêcher qu’on démolisse leur matériel dans le quartier de Dhanmondi. A proximité, huit autres journalistes ou collaborateurs de médias ont été roués de coups : l’équipe de Mohona TV composé du rédacteur Ariful Islam et du cameraman Rezaul Karim, le reporter de Channel i Preema Rahman et son cameraman, le chauffeur de DBC News Munir, les journalistes Abdullah Al Bappi et Sharif du Dainik Naya Diganta, Abu Sufian Jewel du portail Bdmorning et le photoreporter du Prothom Alo Sajid Hossain.

 

Passivité de la police

 

Alors que des assaillants vandalisaient le véhicule et la caméra de l’équipe dépêchée par Nagorik TV, le caméraman Ripon Hasan, son rédacteur Abdullah Shafi et leur chauffeur Golam Morshed ont été blessés alors qu’ils essayaient de s’interposer. Le reporter du Bangla Tribune, Nuruzzaman Labu, a été violenté et poursuivi alors qu’il tentait de prendre des photos avec son téléphone. La police n’a pas bougé.

 

Au moins six autres journalistes, blessés plus légèrement, ont subi des violences tout aussi inadmissibles des membres de la Ligue Chhatra. L’envoyé du Daily Star Shaer Reaz prenait des photos quand un homme l’a assailli avec un bâton avant de le remettre à la police, qui l’a placé en détention pendant quatre heures. Un confrère du même quotidien, Selim Sadman Somoy, a également été emmené au poste, où il a, selon son témoignage, été brutalisé.

 

Agression sexuelle

 

Vers 17h30, la journaliste du magazine Star Weekend Sushmita S Preetha a été molestée alors qu’elle filmait des manifestants pro-gouvernement depuis un pont. Bien qu’elle ait accepté d’effacer la vidéo, les assaillants ne l’ont laissée partir qu’après l’avoir agressée sexuellement et insultée.

 

Un peu plus tard, Rafiul Islam, journaliste free-lance, était attaqué à son tour. Deux journalistes de Channel 24, Faisal Hossain et Krishna Sarker ont été battus vers 19 heures alors qu’ils tentaient de couvrir les événements en direct.


Quatre jours après cette journée terrifiante, aucun assaillant n’a été inquiété d’une manière ou d’une autre par la police.


Le Bangladesh occupe la 146ème place sur 180 dans le Classement mondial pour la liberté de la presse 2018 établi par RSF.