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27 août 2019 - Mis à jour le 29 août 2019

Vague d’assassinats de journalistes au Mexique, les autorités impuissantes

Les récents assassinats de Jorge Celestino Ruíz Vázquez et Nevith Condés Jaramillo portent à 10 le nombre de journalistes tués au Mexique en 2019, qui confirme son statut de pays le plus dangereux du monde pour la presse. Couplée à une impunité quasi-totale, cette situation d’extrême violence n’a toujours pas engendré de réaction forte de la part du gouvernement d’Andrés Manuel Lopez Obrador, à qui RSF adresse ses recommandations.

Rogelio Barragán Pérez, Norma Garabia Sarduza, Francisco Romero Diaz, Telésforo Santiago Enríquez, Jesús Eugenio Ramos Rodríguez, Rafael Murúa Manríquez, Omar Iván Camacho Mascareño, Santiago Barroso, Jorge Celestino Ruíz Vázquez et Nevith Condés Jaramillo... la liste des journalistes mexicains assassinés en lien avec leur travail d’information s’allonge inexorablement. À la date du 24 août 2019, jour du meurtre de Nevith Condés Jaramillo, le Mexique enregistrait au moins* 10 cas de journalistes assassinés, soit autant que pour l’ensemble de l’année 2018. Plus de 30 % des assassinats de journalistes dans le monde en 2019 ont été commis au Mexique, qui devient le pays le plus meurtrier pour la presse, loin devant l’Afghanistan et la Syrie qui comptent respectivement, quatre assassinats sur la même période.


Les deux derniers assassinats sont particulièrement révélateurs de l’incapacité et de l'inefficacité des autorités fédérales et locales à endiguer cette spirale infernale de violences, notamment lorsque des élus locaux semblent directement impliqués dans les meurtres. 


Le samedi 24 août, dans la ville de Tejupilco (État de Mexico), Nevith Condés Jaramillo a été poignardé à mort, et son corps retrouvé abandonné dans les montagnes environnantes. Nevith était directeur du journal en ligne El Observatorio del Sur, dans lequel il dénonçait fréquemment la corruption des élus locaux. Les collègues et proches du journaliste interrogés par RSF affirment qu’il avait été menacé de mort à deux reprises, en novembre 2018 puis en juin 2019, en représaille à ses publications. Le mécanisme fédéral de protection des journalistes avait été informé de ces menaces mais ne lui avait pourtant pas octroyé un dispositif de sécurité. Les collègues de Nevith ont également confié qu’il “avait eu de fortes tensions “avec le maire de Tejupilco, Anthony Domínguez Vargas.


 

Jorge Celestino Ruíz Vázquez, assassiné le 2 aout 2019 dans la municipalité d’Actopan (État du Veracruz), était correspondant pour le journal El Gráfico de Xalapa. Pour avoir dénoncé dans ses articles la corruption- détournement de fonds publics, notamment- du maire d’Actopan, José Paulino Domínguez Sánchez, il avait été attaqué et menacé à plusieurs reprises en 2018. Après avoir porté plainte auprès de la justice locale, le journaliste avait obtenu des mesures de protection temporaires, que la police du Veracruz avait finalement décidé de ne pas mettre en place, sans explications. Quelques jours avant l’assassinat, un messager du maire s’était rendu dans les locaux d’El Gráfico de Xalapa pour offrir de l’argent en échange de la non publication d’informations compromettantes sur les activités de l’élu, une proposition évidemment refusée par le journal.


Les enquêteurs doivent faire preuve de la plus grande impartialité, privilégier la piste professionnelle et identifier dans les plus bref délais les responsables des assassinats de Jorge Celestino Ruíz Vázquez et de Nevith Condés Jaramillo, cas pour lesquels l’implication d’élus locaux est fortement soupçonnée, “ déclare Emmanuel Colombié, directeur du bureau Amérique latine pour RSF. “Face à cette déferlante d'attaques et d’assassinats, le gouvernement d'Andrés Manuel Lopez Obrador doit prendre la mesure de la gravité de la situation et engager les réformes courageuses auxquelles il s’est engagé. ” 


L’impunité des crimes commis contre les journalistes au Mexique dépasse les 90 %, ce qui explique le cercle vicieux dans lequel se retrouve la presse mexicaine. Face à ce constat, RSF a saisit la Cour pénale internationale (CPI), en mars 2019, sur l’impunité des assassinats et disparitions de journalistes entre 2006 et 2018, lors des mandats des deux prédécesseurs d’'Andrés Manuel Obrador, les présidents Felipe Calderon et Enrique Peña Nieto.


Le niveau inégalé d’assassinats de journalistes en 2019 a par ailleurs conduit RSF à partager un certain nombres de recommandations aux autorités mexicaines et notamment au bureau de la présidence.


RSF préconise les mesures suivantes :


1) Renforcer la sécurité des journalistes en :

  • Améliorant l’efficacité et la réactivité du Mécanisme fédéral de protection des journalistes, par un renforcement de ses ses capacités humaines et financières et une refonte en profondeur de son rôle dans la prévention des risques encourus par la profession en particulier dans les Etats les plus dangereux du pays.
  • Mettant en place dans les plus brefs délais les recommandations du Diagnostic sur le fonctionnement du Mécanisme, remis par le Haut-Commissariat aux droits de l’Homme de l’ONU aux Autorités mexicaines le 29 juillet 2019 et présenté publiquement le 26 août 2019.
  • Mettant en place une politique globale de prise en charge des journalistes et des membres de leurs familles victimes de déplacement forcé.

 

2) Renforcer les moyens d’enquête des autorités mexicaines

La Feadle (parquet spécial en charge des crimes commis contre la liberté d'expression) intégrera prochainement le nouveau Parquet spécial en charge des droits de l’Homme. Dans ce contexte, il est urgent de : 

  • Renforcer les prérogatives, ressources humaines et financières de la Feadle
  • Faire connaître dans les plus brefs délais les nouvelles orientations de la Feadle concernant les enquêtes sur les crimes contre les journalistes, et préciser les voies de recours contre les décisions de ce Parquet 
  • Encourager la Feadle à faire pleinement usage de sa capacité d’attraction, du niveau local vers le fédéral, des enquêtes sur les délits commis contre la liberté d’expression, comme le prévoit l’article 21 du Code Pénal. RSF considère que cette attraction doit impérativement s’appliquer dans les cas des assassinats de Jorge Celestino Ruiz,  Norma Sarabia Garduza et Francisco Romero, perpétrés en 2019.
  • Que le nouveau Protocole d’Investigation des crimes commis contre les journalistes, ratifié en octobre 2018, soit effectivement appliqué.
  • Que le nouveau Parquet spécial en charge des droits de l’Homme, dont dépendra la Feadle,  opère dans les plus brefs délais un rapprochement avec les organisations de la société civile, afin d'échanger sur les nouveaux objectifs et défis à relever.

Le Mexique est classé au 144e rang sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2019 publié par RSF.

 

* D’autres cas et notamment ceux des journalistes Samir Flores et Reynaldo Lopez sont, toujours en cours de vérification. RSF doit établir si il y a bien un lien clairement établi entre  assassinat et l’activité journalistique.