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7 avril 2017

Un dissident dénonce la prise de contrôle d’Interpol par la Chine

Wei Jingsheng en conférence à Lyon le mercredi 5 avril 2017 (photo ©Tim Douet pour Lyon Capitale)
Le célèbre dissident chinois Wei Jingsheng est actuellement en visite en France pour protester contre l’élection à la tête d’Interpol de l’ancien vice-ministre chinois chargé de la Sécurité publique. Reporters sans frontières (RSF) partage ses inquiétudes, la Chine pourrait profiter de cette nomination pour surveiller voire entraver les mouvements de journalistes, blogueurs et autres défenseurs des droits de l’homme.

Meng Hongwei, un fidèle du Parti Communiste Chinois depuis plus de 40 ans a été élu en novembre 2016 à la tête d’Interpol, l’Organisation internationale de police criminelle basée à Lyon. Lorsqu’il occupait le poste de vice-ministre chargé de la Sécurité publique, les organismes de défense des droits humains avaient à plusieurs reprises dénoncé des violations graves commises par son ministère, telles que l’usage de la torture, la détention arbitraire ou encore la persécution des droits de l’homme.


Les “notices rouges”, moyens par lesquels Interpol informe qu’un mandat d’arrêt a été délivré par une autorité judiciaire d’un pays membre ou un tribunal international, constituent l’un des principaux motifs d’inquiétude concernant la nomination de Meng Hongwei. En 2015, Interpol a émis une centaine de ces notices à l’encontre d’individus recherchés par les autorités chinoises sans que l’on sache si l’agence a été en mesure de vérifier la légitimité et l’absence de caractère politique de ces dossiers. Cent soixante personnes ont ainsi été recherchées pour “fraude”. Un terme rendu aussi flou que possible par les autorités chinoises qui permet d’arrêter des opposants et des réfugiés politiques.


"Normalement, lorsque l'on vit sous une dictature, on peut fuir à l'étranger. Mais, avec cette nomination, je crains que toutes les polices ne collaborent avec le gouvernement chinois“ a déclaré Wei Jingsheng au cours d’une conférence de presse facilitée par le journal Lyon Capitale le 5 avril à Lyon, ville où est établi le siège d’Interpol.


S’adressant à RSF, Wei Jingsheng rappelle que Pékin a désormais accès aux informations sensibles détenues par Interpol et que “la nomination de Meng Hongwei montre que l’agence a renforcé sa coopération avec le gouvernement chinois. Et avec la propagande et les mensonges du Parti Communiste, la population chinoise pense que tous les organes de police mondiaux collaborent avec le gouvernement de Xi Jinping.”


“L’indignation et l’inquiétude de Wei Jingsheng sur le danger d’avoir un responsable de la répression des défenseurs des droits humains à la tête d’Interpol, sont loin d’être exagérées, précise Benjamin Ismaïl, responsable du bureau Asie-Pacifique de Reporters sans frontières. Nous rappelons à ce titre que la Chine occupe la 176ème place sur 180 pays au Classement de la liberté de la presse 2016. La communauté internationale devrait à minima exiger d’Interpol des garanties contre toute instrumentalisation de l’agence et demander à l’agence de revoir ses procédures relatives à l’émission des ‘notices rouges’, afin qu’elles ne soient pas utilisées contre les journalistes et les blogueurs chinois ou contre tous ceux qui souhaitent informer sur la situation catastrophique des droits de l’homme en Chine.”


RSF s’est déjà inquiété dans le passé des agissements de l’agence Interpol, qui a parfois été amenée à collaborer avec des systèmes judiciaires pourtant réputés à la solde du pouvoir exécutif, ou avec des gouvernements s’adonnant au harcèlement de journalistes et de défenseurs des droits de l’homme. En 2013, RSF a ainsi dénoncé la condamnation par contumace du journaliste Daniel Lainé par le tribunal de Phnom Penh après la réalisation d’un documentaire au Cambodge. Cette décision, bien que violant les droits de la défense, a été appuyée par Interpol qui a émis une “notice rouge” à l’encontre du reporter. Alors qu’il se trouvait à Cuba, ce dernier a été arrêté par les autorités locales, mais il n’a pas été extradé faute d’accord bilatéral entre les deux pays.


En 2010, le gouvernement sri lankais demandait à Interpol de ficher Chandima Withanaarachchi, le directeur d’un site d’information qui traite des problèmes de corruption et des violations des droits de l’homme dans le pays. Un moyen évident de faire pression contre les journalistes relayant des informations jugées gênantes par les autorités.


En 2005, un cas similaire d’instrumentalisation de l’agence par le pouvoir maldivien a été enregistré par RSF : les locaux du site internet Minivannews.com et de la radio éponyme ont été perquisitionnées sur demande d’Interpol, après que les médias concernés ont été accusés, sans aucun fondement, d’activités criminelles.