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16 mars 2018

Turquie : peines de prison requises contre 13 collaborateurs de Cumhuriyet, verdict en avril

Crédit : Yasin Akgül / AFP
Le procureur a présenté son réquisitoire dans le procès du journal Cumhuriyet ce 16 mars 2018 : il requiert jusqu’à 15 ans de prison contre treize journalistes et administrateurs. Reporters sans frontières (RSF) dénonce une “sinistre farce” et appelle à la mobilisation la plus large possible pour soutenir les journalistes lors de la prochaine audience, lors de laquelle le tribunal devrait rendre son verdict.

Le procès emblématique de 18 collaborateurs du journal Cumhuriyet touche à sa fin : le procureur a réclamé ce 16 mars la condamnation de treize d’entre eux pour “assistance à une organisation terroriste”. Un chef d’accusation passible de 15 ans de prison. Parmi eux, le célèbre journaliste d’investigation Ahmet Şık, l’éditorialiste Kadri Gürsel, le rédacteur en chef du journal Murat Sabuncu, ou encore son directeur exécutif Akın Atalay.


La détention provisoire de ce dernier a été prolongée jusqu’à la prochaine audience, qui se tiendra du 24 au 27 avril. Le seul des 18 prévenus à ne pas avoir été remis en liberté, Akın Atalay a déjà passé plus de 500 jours en prison. Le tribunal évoque un risque de fuite, alors même que le directeur de Cumhuriyet était spontanément rentré de l’étranger pour se présenter aux juges lorsqu’il avait appris l’arrestation de ses collègues en octobre 2016.


“Ce réquisitoire est à l'image du procès que nous observons depuis huit mois, il criminalise le journalisme, déclare Erol Önderoğlu, représentant de RSF en Turquie. Les lourdes réquisitions du procureur se fondent sur une interprétation politique et conspirationniste du travail des médias. Plus que jamais, nous réclamons l’acquittement des journalistes et administrateurs de Cumhuriyet, et nous appelons le public le plus large possible à venir témoigner de sa solidarité à la prochaine audience.”


Le procureur a par ailleurs requis la condamnation du comptable de Cumhuriyet Emre İper pour “propagande terroriste” du fait de ses tweets, mais aussi l’acquittement des prévenus Turhan Günay, Günseli Özaltay et Bülent Yener ; la levée des accusations “d’abus de pouvoir” pesant sur les administrateurs du journal ; et le traitement séparé des dossiers de Can Dündar et İlhan Tanır, basés à l’étranger.


Cumhuriyet a multiplié les révélations embarrassantes pour les autorités ces dernières années, devenant le fer de lance d’une presse indépendante plus que jamais sous pression. Ce qui a valu au quotidien de recevoir le Prix RSF pour la liberté de la presse en 2015. Mais la justice accuse les journalistes et administrateurs de Cumhuriyet d’avoir mis en oeuvre un “changement radical de ligne éditoriale” de façon à soutenir les visées de trois organisations considérées comme “terroristes” en Turquie : le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et le groupuscule d’extrême-gauche DHKP/C. Des mouvements aux idéologies hétéroclites que le quotidien n’a cessé de critiquer.


La Turquie occupe la 155e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2017 par RSF. Déjà très préoccupante, la situation des médias est devenue critique sous l’état d’urgence proclamé à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet 2016 : près de 150 médias ont été fermés, les procès de masse se succèdent et le pays détient le record mondial du nombre de journalistes professionnels emprisonnés.