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31 août 2021 - Mis à jour le 1 septembre 2021

Sur 700 femmes journalistes à Kaboul avant le 15 août, moins de 100 sont encore en activité

Malgré les assurances des talibans que la liberté de la presse serait respectée et que les femmes journalistes afghanes pourraient travailler, un nouveau paysage médiatique commence à se dessiner sans elles. RSF appelle les talibans à apporter des garanties immédiates pour leur liberté et leur sécurité.

Entre les incidents impliquant les journalistes afghanes depuis l’arrivée des talibans au pouvoir, et les injonctions à respecter les lois islamiques, elles sont aujourd’hui moins d’une centaine à encore officiellement travailler dans les médias de la capitale, selon une enquête de Reporters sans frontières (RSF). En 2020, en partenariat avec son organisation partenaire, le Centre pour les femmes journalistes afghanes (CPAWJ), l’organisation avait établi l’existence à Kaboul de 108 médias, employant 4940 personnes, dont 1080 femmes, et parmi elles 700 journalistes. Sur les 510 femmes qui travaillaient dans 8 des plus grands médias et groupes de presse, seules 76 (dont 39 journalistes)  exercent encore leurs fonctions à ce jour. Autant dire que c’est une quasi disparition des femmes journalistes dans la capitale. 


“Le respect par les talibans du droit fondamental des femmes et notamment des femmes journalistes à exercer leur profession est un enjeu fondamental, déclare le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire. Il est essentiel que les femmes journalistes puissent reprendre au plus vite leur travail sans être inquiétées, parce que c’est leur droit le plus strict, parce que c’est essentiel pour leur subsistance, mais aussi parce que leur absence dans le paysage médiatique afghan reviendrait à réduire au silence toutes les autres Afghanes. Nous appelons les dirigeants talibans à apporter immédiatement des garanties pour la liberté et la sécurité des femmes journalistes afghanes


Dans les provinces où la quasi-totalité des médias privés ont mis fin à leurs activités au fur et à mesure de l’avancée des troupes talibanes, la plupart des femmes journalistes ont été contraintes de cesser leur activité professionnelle. Certes une poignée d’entre elles continue, tant bien que mal, à faire leur métier depuis leur domicile, mais on est loin des chiffres de 2020, quand l’enquête statistique menée par RSF et le CPAWJ avait établi que plus de 1700 femmes travaillaient dans les médias de trois provinces du pays (à Kaboul, Hérat et Balkh - dans  l’est, l’ouest et le nord du pays).  


L’illusion de normalité n’aura donc duré que quelques jours. Quarante-huit heures après la prise de contrôle de la capitale par les talibans, les femmes reporters  des chaînes privées telles Tolonews, Ariana News, Kabul News, Shamshad TV et Khurshid TV avaient osé reprendre l’antenne et sortir dans la rue pour couvrir les événements. A Kaboul, les responsables des médias privés ont cependant rapidement observé que les reporters féminines étaient harcelées. L’une d’elle, Nahid Bashardost qui travaille à l'agence de presse indépendante Pajhwok a été battue par des talibans alors qu’elle effectuait un reportage près de l’aéroport de Kaboul le 25 août dernier. D’autres journalistes ont expliqué, en larmes, comment elles avaient été empêchées par les gardes talibans postés devant les locaux de leur rédaction, de partir en reportage. 


Si le terrain n’est plus autorisé, paraître à l’antenne l’est à peine plus pour les femmes journalistes. Une journaliste travaillant pour une radio dans la province de Ghazni, au Sud-Est de l’Afghanistan, explique que deux jours après la prise de contrôle de sa province par les talibans, son média a reçu la visite de ces derniers qui ont menacé:  « Vous êtes une radio privée, vous pouvez continuer, mais sans voix de femme et sans musique ». Le scénario s’est répété à Kaboul. Un taliban a pris la place d’une présentatrice de la Radio Télévision Afghanistan (RTA) qui s’est vu intimer de “rester à la maison quelques jours”. Une de ses collègues, présentatrice s’est aussi vu refuser l’entrée des locaux de sa rédaction. RTA employait 140 femmes journalistes jusqu’à la mi-août. Aujourd’hui, plus aucune n’ose reprendre son travail au sein des chaînes gouvernementales passées sous contrôle taliban. 


Des responsables de médias privés, sous pression, confirment avoir conseillé à leur consoeurs de rester chez elles, quand ils ne choisissent pas tout simplement de mettre la clé sous la porte.  Les chaînes de télévisions privées Zan TV et Bano (ndlr : respectivement ‘Femme’ et ‘Madame’ en langue dari) qui employaient respectivement 35 et 47 femmes journalistes ont cessé toute activité dès le 15 août. “C’était un travail parfait pour moi, je voulais aider les femmes, mais je ne sais pas si je pourrai retravailler un jour”, témoigne avec angoisse une de leurs journalistes, désormais privée de travail, de ressources et qui risque, comme beaucoup de ses consoeurs, de tomber dans la plus grande précarité.  


Malgré les engagements du porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, que les femmes pourraient “retourner à leur travail dans quelques jours”, à ce jour aucune mesure en ce sens n’a été annoncée, contraignant donc plusieurs centaines de femmes journalistes à rester chez elles, plongées dans la peur et l’incertitude.


Le 24 août, la Haute-Commissaire aux droits de l’homme de l’Organisation des nations unies (ONU), Michelle Bachelet, déclarait qu’: “Une ligne rouge fondamentale sera la façon dont les talibans traitent les femmes et les filles et respectent leurs droits à la liberté, à la liberté de mouvement, à l’éducation, à l’expression personnelles et à l’emploi, conformément aux normes internationales en matière de droits humains.”


Lors de la publication de l’édition 2021 du Classement mondial de la liberté de la presse en avril dernier, l’Afghanistan se situait à la 122e place sur 180 pays.