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29 juillet 2021 - Mis à jour le 30 juillet 2021

Serbie : une méthode d’attaque inédite cible les médias locaux indépendants

Selon une enquête reposant sur des sources de Reporters sans frontières (RSF), au moins trois médias locaux serbes subissent des attaques de la part de faux sites internet visant à saper autant leur fiabilité que leurs sources de revenus. Alors que la justice serbe se déclare impuissante, cette nouvelle arme contre les journalistes indépendants gagne le Kosovo et la Macédoine du Nord.

Alors qu’ils subissaient déjà de constantes et sérieuses menaces en ligne, parfois de la part de représentants du parti au pouvoir, d’attaques physiques et de dénigrement dans la presse tabloïd, les médias indépendants serbes sont aujourd’hui la proie d’une méthode totalement inédite: la mise en service de leur « semblable numérique ».

 

Depuis environ un an, trois organes d’information serbes parmi les plus fiables, Južne Vesti, Ozonpress, et Kolubarske, subissent des attaques de leur « jumeau malfaisant », des sites à part entière qui plagient partiellement le véritable média. A l’heure actuelle, au moins trois de ces « jumeaux » affichent le même nom, le même logo et le même code couleur que les vrais titres indépendants. Ils publient essentiellement les informations communiquées par le parti au pouvoir SNS du président Aleksandar Vucic, avec l’objectif probable de semer la confusion parmi les internautes et les annonceurs et, ainsi, saper à la fois la fiabilité du média et ses sources de revenus.




Le vrai Južne Vesti vs. le faux Južne Vesti


Le vrai Ozonpress vs. le faux Ozonpress


Le vrai Kolubarske vs. le faux Kolubarske

 


Insultes et photomontages


Dans au moins deux cas, ces faux sites ont servi de plateformes pour diffuser d’odieuses attaques contre des rédactrices en chef via la publication de fausses informations portant atteinte à leur réputation et des photomontages.

 

Ainsi, la rédactrice en chef de Južne Vesti Gordana Bjeletic se retrouve-t-elle le sujet d’au moins trois articles dégradants ayant figuré en une du faux site. Les billets, tous publiés cette année, attribuent un nom insultant à la rédactrice en chef et citent « des sources anonymes proches de Gordana Bjeletic » insinuant que le journalisme du vrai Južne Vesti est mû par le désir de discréditer le parti au pouvoir en échange d’une « excellente rémunération ». Deux des trois billets sont illustrés d’un photomontage suggérant la proximité de Gordana Bjeletic avec le leader d’opposition Dragan Djilas.


Le faux Kolubarske a publié au moins neuf articles attaquant directement la rédactrice en chef Darija Rankovic, dont six sont accompagnés de photomontages irrespectueux. Alors que le dernier billet dégradant date de 2019, tous figurent encore sur le faux site. Darija Rankovic y est traitée de « vautour médiatique », de « soi-disant journaliste » et de « femme frustrée », sous des titres comme « Darija Rankovic, la menteuse de l’année de Valjevo » et de « Darija Rankovic, journaliste expérimentée ou manipulatrice expérimentée ? ».
La campagne visant Južne Vesti, le plus important et le plus influent des trois sites d’information, et qui a, pendant des années, subi un véritable harcèlement comprenant d’interminables contrôles fiscaux et des menaces de mort, dépasse aujourd’hui l’espace virtuel : le jumeau malfaisant a, selon des sources proches du média officiel, postulé pour des fonds publics sans révéler qu’il n’était pas le vrai Južne Vesti.

 

Des liens avec le parti au pouvoir


Ces faux sites affichent tous le même numéro de téléphone. L’enquête menée par Južne Vesti, confirmée par un article d’investigation du site de debunking basé à Belgrade Raskrinkavanje et par une étude indépendante, a révélé deux noms : Zoran Majdak et Marko Acimovic, le second étant le propriétaire des trois faux portails via sa société Info 24 Media et le premier étant présenté comme un personnage clé dans les médias que possèdent Info 24 Media.



Le site d’Info 24 énumérant tous les portails de la société, parmi lesquels les « faux jumeaux ».


Selon la base de données Kesforminsanje, qui trace l’argent public accordé aux médias, les titres d’Info 24 Media ont reçu l’équivalent de 13 000  € en 2018-2019.

 

D’après des articles de 2012, les deux hommes avaient été arrêtés pour avoir pris part à une affaire médiatique douteuse comprenant, entre autres, des « systèmes de sms » et des « faux quiz de radio », ainsi que la direction d’une station de radio pirate, à travers laquelle 32 millions d’euros avaient été volés.

 

Le faux site OzonPress a récemment publié une déclaration signée Zoran Majdak, dans laquelle il affirme être un membre du parti au pouvoir. En outre, selon une enquête du site internet Cenzolovka, dans certains cas, Majdak et Acimovic acquéraient des médias au nom du magnat de la presse Radoica Milosavljevic. Autre personne étroitement liée à Acimovic et Majdak, Ivica Golubovic se trouve être le propriétaire de TV Sat Communication, l’agence qui figure parmi les déclarants du site Južne Vesti.

 

Une justice impuissante


Južne Vesti, le plus important des trois médias attaqués et celui qui dispose du plus de ressources, a lancé plusieurs procédures judiciaires.

 

Le média a déposé une plainte au pénal stipulant que les personnes derrière le faux site ont utilisé une désignation presque identique à celle de Južne Vesti, dont le logo et le nom, tout en offrant les mêmes services que ceux du média originel, ce qui est un délit normalement puni par le Code pénal serbe. Pourtant, le Bureau du procureur de première instance, dont la décision est confirmée par la dernière instance – le Bureau du procureur général à Belgrade -, n’y voit pas d’intention de tromper le public.

 

Etant donné que le propriétaire du faux site Južne Vesti est délibérément dissimulé derrière les services d’Ascio, une société qui garantit l’anonymat du véritable déclarant, le vrai Južne Vesti a déposé une plainte officielle auprès de la société d’hébergement en Serbie pour plagiat, et a demandé que la véritable identité du propriétaire soit révélée. Bien que la société d’hébergement se soit acquittée de cette demande, il semblerait que cela ne soit pas suffisant pour la justice serbe.

 

Au cours d’une autre action en justice, le véritable Južne Vesti a poursuivi son “jumeau malfaisant” pour atteinte aux marques déposées. Il a demandé à la cour d’imposer une mesure provisoire d’interdiction d’usage non-autorisé de la désignation du site internet et de son domaine internet avec un nom quasi identique (la différence étant .com vs. .info). La cour n’a toutefois rien pu faire : les personnes derrière le faux site ont changé le nom du déclarant dans l’enregistrement du domaine en prenant celui d’une autre société qui ne fait pas partie de la législation – une méthode qui, en théorie, peut se renouveler à l’infini.

 

Au cours du mois de juin, des médias indépendants du Kosovo et de Macédoine ont rapporté, eux aussi, l’apparition de sites jumeaux. Si l’on considère que les politiques en matière de médias, dont les attaques de journalistes dans les Balkans, se rejoignent souvent, la méthode des jumeaux malfaisants, jusqu’à présent inégalée, pourrait rapidement devenir la nouvelle manière de cibler la presse indépendante partout dans le monde.

 

Ces attaques sont d’autant plus inquiétantes que les trois sites visés figurent, chacun dans leur région, parmi les rares sources d’information indépendantes. Devant la persistance de ces faux sites et l’inaction des autorités, les journalistes des médias indépendants serbes se sentent de plus en plus exposés, vulnérables et découragés. Ils comptent aujourd’hui sur la communauté internationale pour qu’elle exerce des pressions sur les organes concernés en Serbie et assurent ainsi leur protection.

 

La Serbie occupe le 93e rang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.