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4 septembre 2020 - Mis à jour le 7 septembre 2020

RSF retrace le terrifiant récit du reporter bangladais Faridul Mostafa, torturé durant ses onze mois de détention abusive

Faridul Mostafa, en compagnie de sa famille, à sa sortie de la prison de Cox’s Bazar, le 27 août 2020 (gauche). Le cliché de droite, fourni par la police, donne une idée de niveau de torture que le journaliste a dû endurer (photos fournies par Saleem Samad / RSF).
Libéré il y a dix jours, Faridul Mostafa a payé le prix fort pour ses enquêtes sur la corruption rampante dans son district, au Bangladesh. Reporters sans frontières (RSF) révèle son effroyable histoire, restée sous silence pendant près d’un an.

Il a passé onze mois et cinq jours derrière les barreaux. Le journaliste Faridul Mostafa a été libéré sous caution, le 27 août dernier, de la prison de Cox’s Bazar, capitale du district du même nom, à l’extrême sud-est du Bangladesh, affecté notamment par le trafic de drogue avec la Birmanie voisine.


Rédacteur en chef du quotidien Cox’s Bazar Bani et du portail en ligne Janatar Bani, le reporter avait publié, en mai et juin 2019, une série d’articles sur la corruption qui gangrène une partie de l’administration locale ; il révélait notamment les liens qui unissent les cartels  locaux de la drogue avec le commissaire de police de la ville de Teknaf, un certain Pradeep Kumar Das, ainsi que ses pratiques d’extorsion et de menaces de mort.


A la suite de premières menaces exprimées à son endroit, Faridul Mostafa a écrit trois courriers datés du 28 juin 2019 à la Première ministre du Bangladesh, au ministre de l'Intérieur et au préfet national de police afin de leur demander une protection contre les actions du commissaire Pradeep. En vain.


Torture brutale


Deux jours plus tard, ce même commissaire déposait trois plaintes pour extorsion à l’encontre du journaliste. Pris de panique, celui-ci est alors parti se mettre à l’abri à la capitale, Dacca. Retrouvé grâce au signal émis par son téléphone portable, il a finalement été arrêté par des sbires du commissaire Pradeep le 19 septembre, avant d’être transféré au poste de police de Teknaf, où a commencé son cauchemar.


“Il a été brutalement torturé en garde à vue pendant trois jours, explique son épouse Hasina Akter, interrogée par RSF. Ses bras et ses jambes ont été fracturés, les ongles de ses mains et de ses pieds ont été retournés par le commissaire Pradeep lui-même. Sa vision est désormais largement compromise après que ses bourreaux ont déversé de la poudre de piment dans ses yeux. Il a aussi été forcé à boire des eaux usées, ce qui lui a provoqué de graves crises de diarrhées.”


Avant de présenter Faridul Mostafa à un juge, le commissaire Pradeep a organisé, le 21 septembre, une fausse perquisition à son domicile, où ses hommes ont déposé deux armes à feu, 400 pilules de yaba, la drogue locale, et des bouteilles d’alcool, avant de prétendre avoir découvert ce butin. Trois autres accusations ont ainsi été portées contre le journaliste, ce qui assurait au policier véreux que Faridul Mostafa reste en prison pour longtemps.


Commissaire tout-puissant 


Pire, encore, son épouse a expliqué à RSF que la famille n’avait osé ni contester les plaintes devant la justice ni même révéler ce scandale à la presse, par peur de représailles de la part du tout-puissant commissaire de police.


Il aura fallu que le commissaire Pradeep soit arrêté dans une sombre affaire d’exécution extrajudiciaire, début août, pour que les langues se délient enfin et que Faridul Mostafa entrevoit une issue à son calvaire.


Le 17 août, la Haute Cour du Bangladesh a ordonné sa libération sous caution pour les cas de détention illégale de drogue, d’alcool et d’armes à feu. Le journaliste est sorti de prison deux semaines plus tard, même s’il fait officiellement face à six chefs d’accusation qui pourraient potentiellement le ramener derrière les barreaux. 


“Nous appelons les plus hautes autorités judiciaires du Bangladesh à abandonner immédiatement les charges fallacieuses qui pèsent sur Faridul Mostafa, à prendre en charge ses frais médicaux et à ordonner une protection effective de sa personne, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Le sort absolument terrifiant qui lui a été réservé appelle de profondes réformes du système policier et judiciaire, afin que les journalistes puissent librement enquêter sur les affaires de corruption sans redouter des représailles. Il en va de la crédibilité de l’Etat de droit bangladais.”


Craintes persistantes


A sa sortie de prison, Faridul Mostafa a fait part de ses craintes persistantes auprès de RSF : “Après ma libération, ma sécurité peut toujours être compromise, puisque les collègues du commissaire de police et les gangs souterrains peuvent encore se sentir inquiétés [par mon travail].”


En juillet dernier, RSF avait dénoncé le passage à tabac du journaliste Shariful Alam Chowdhury, laissé quasiment pour mort par les hommes de main d’un potentat local de Muradnagar, dans l’est du Bangladesh. Le reporter avait eu le malheur de dénoncer ses pratiques de corruption et de népotisme.


En juin,  dans une lettre ouverte signée par quatre autres organisations bangladaises et internationales, RSF avait interpellé la Première ministre Sheikh Hasina sur l’alarmante dégradation de la liberté de la presse dans son pays, à commencer par la recrudescence d’attaques physiques contre des journalistes enquêtant sur des affaires de corruption. 


Depuis le début du confinement au Bangladesh, fin mars, RSF a dénombré au moins 15 journalistes ayant subi de graves violences. 


Le pays se situe actuellement à la 150e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.