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8 avril 2021 - Mis à jour le 9 avril 2021

RSF interpelle 10 multinationales opérant en Birmanie au profit de la junte militaire

Des manifestants birmans dénoncent la complicité de certaines entreprises étrangères, dont Total et Chevron interpellées par RSF, avec la junte militaire, le 12 février (photo : Dawei Watch).
Reporters sans frontières (RSF) demande à 10 entreprises étrangères ayant maintenu leurs activités en Birmanie de prendre des actions concrètes pour suspendre leur soutien économique au régime militaire. Après deux mois de dégradation continue de la liberté de la presse, elles doivent enfin mettre en application leur engagement en faveur des droits humains

Tirs à balles réelles sur des reporters, perquisitions de médias, coupure internet généralisée… Compte tenu de la persécution systématique des journalistes et la volonté de la junte d’étouffer tous les moyens d’information auxquels ont accès les Birmans, la voie diplomatique et les sanctions internationales se révèlent insuffisantes pour enrayer l’escalade infernale dans laquelle se sont engouffrées les autorités du pays.

 

Face à ce constat, RSF appelle les multinationales continuant d’opérer en Birmanie à cesser de coopérer avec la Tatmadaw, le nom officiel de l’armée, via leurs activités économiques et leur soutien financier. Les dirigeants de dix d’entre elles, dont le pétrolier Total, le Suédois Ericsson, le groupe hôtelier Accor, ou le sidérurgiste coréen POSCO, ont été directement interpellés par courrier.

 

“Les beaux discours des multinationales implantées en Birmanie doivent maintenant se transformer en actions concrètes, déclare le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Elles doivent prendre leur part de responsabilité en s’opposant clairement à ce régime militaire illégitime et sanguinaire. Nous appelons les dix groupes interpellés par RSF à prendre de vraies mesures pour cesser de financer directement ou indirectement les généraux birmans et, pour les entreprises concernées, à cesser de se rendre complices de la censure généralisée que la junte tente d’imposer.”

 

Complicités

 

Début février, certaines de ces entreprises avaient adhéré à une déclaration commune initiée par le Myanmar Centre for Responsible Business pour affirmer leur engagement en faveur des droits humains dans le pays. Depuis, la répression a pris un tournant dramatique, avec plus de 550 morts et près de 60 journalistes arrêtés, mais la plupart de ces entreprises n’ont pris aucune mesure crédible. 

 

Certaines multinationales sont directement impliquées dans le secteur des télécommunications et leurs activités jouent un rôle essentiel dans l’accès à l’information. C’est le cas du groupe de télécommunications public norvégien Telenor, du fournisseur d'équipement de télécommunication suédois Ericsson et du groupe audiovisuel français Canal +. 

 

D’autres offrent au régime militaire des ressources financières importantes via le paiement de taxes ou par leurs liens commerciaux directs ou indirects avec l’armée. Celle-ci gère en effet deux conglomérats dont les ramifications s’étendent dans la plupart des secteurs économiques du pays : la Myanmar Economic Holdings Public Company Limited (MEHL) et la Myanmar Economic Corporation Limited (MEC).

 

Relations troubles

 

De nombreux groupes étrangers sont liés à ces deux géants à travers des coentreprises. Dans le secteur du tourisme, plusieurs groupes hôteliers ont été conviés par RSF à faire la lumière sur leurs relations avec la Tatmadaw et ses entités économiques. Il s’agit du groupe français Accor, de l’entreprise japonaise Okura Nikko Hotel Management et de la chaîne coréenne Lotte Hotels and Resorts. 

 

Dans le secteur énergétique, qui constitue une manne financière indispensable au régime militaire, RSF a interpellé les pétroliers comme le Français Total, l’Américain Chevron ou le géant coréen de l’acier et du gaz POSCO, qui continuent leurs activités dans le champ gazier de Yadana, au large des côtes birmanes.

 

A lui seul, le groupe Total a ainsi versé l’année dernière près de 230 millions d’euros au gouvernement birman, tous flux confondus, ce qui fait du groupe français le plus grand contribuable du pays. A l’inverse, des groupes gaziers comme l'Australien Woodside ou le Malaisien Petronas ont purement et simplement suspendu leurs opérations.

 

De même, malgré des engagements écrits, le géant anglo-néerlandais de l’agroalimentaire Unilever, dont les dirigeants ont également été invités à prendre position par RSF, n’a pris aucune mesure face à la fuite en avant dans laquelle s’est lancée la junte. A l’opposé, son concurrent japonais, le brasseur Kirin, a mis fin à son partenariat avec une brasserie locale quatre jours après le putsch du 1er février.

 

La Birmanie se situe actuellement à la 139e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.