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6 septembre 2017 - Mis à jour le 7 septembre 2017

RSF interpelle Aung San Suu Kyi dans une lettre ouverte sur la liberté d'informer en Birmanie

La conseillère spéciale Aung San Suu Kyi (Photo : AFP).

Daw Ang San Suu Kyi

Conseillère spéciale

Ministre des Affaires étrangères

Ministre du Cabinet de la Présidence

de la République de l'Union de Birmanie

Bureau du Conseil d’Etat, Office No(8)

Naypyidaw, Birmanie


Paris, le 7 septembre 2017


Madame la Conseillère spéciale,


Au lendemain de la victoire de votre parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), aux élections générales de novembre 2015, les journalistes birmans nourrissaient l’espoir de pouvoir faire leur travail et de ne plus avoir à craindre des arrestations et des emprisonnements lorsqu’ils formulent des critiques contre les autorités. Près de deux ans plus tard, Reporters sans frontières (RSF) est contrainte de constater que la liberté de la presse ne fait manifestement pas partie des priorités de votre gouvernement.


Alors que les combats entre l’armée birmane et les combattants rohingyas ont fait plus de 400 morts et entraîné l’exode de plus de 130.000 réfugiés vers le Bangladesh, il apparaît urgent de laisser les journalistes exercer leur travail de reportage et d’enquête dans l’Etat d’Arakan (ouest du pays). C’est, selon RSF, le seul moyen de pouvoir faire toute la lumière sur les responsabilités des uns et des autres dans le déclenchement de cette crise humanitaire sans précédent dans la région.


Vous avez parlé, mercredi, de “terroristes” qui propagent “un iceberg de désinformation”, pour contester l’expression de “nettoyage ethnique”, employée notamment par plusieurs lauréats du Prix Nobel en référence la situation de la minorité rohingya dans l’Arakan.


Or, depuis l’éclatement de la crise actuelle, les journalistes birmans et étrangers se voient systématiquement refuser l’accès au terrain par les autorités militaires, de sorte que les seules informations fiables proviennent des témoignages de réfugiés passés du côté bengalais, ou de l’observation de fumées émanant de villages brûlés depuis la frontière. RSF condamne fermement cet état de fait, qui rappelle les pires heures du demi-siècle de dictature militaire en Birmanie concernant la liberté de la presse.


A ces restrictions, il faut ajouter des cas de censures patentes. RSF apporte notamment son soutien à la BBC après que celle-ci a dû interrompre, lundi, la diffusion de ses programmes en Birmanie : la chaîne britannique a dû subir la censure de son partenaire de diffusion dans le pays, qui refuse de diffuser des programmes si le nom “bengalais” n’est pas utilisé pour désigner les Rohingyas.


RSF juge inadmissibles ces entraves à la liberté d’informer dans un pays qui se dit sur la voix de la transition démocratique. A ce titre, votre silence concernant ces atteintes à la liberté de la presse, en tant que cheffe du gouvernement, est profondément regrettable. Devons-nous rappeler le discours que vous avez prononcé lors de votre libération, en 2010, lorsque vous proclamiez que “la démocratie, c’est d’abord la liberté d’expression”? Faut-il revenir sur les assurances que vous avez données à RSF en 2011 quant à votre attachement à la liberté de la presse?


Aujourd’hui, force est de constater que, depuis votre entrée en fonction à la tête du gouvernement en avril 2016, de nombreux acteurs de la presse ont été mis sous silence.


En juin dernier, RSF a protesté contre l’incarcération de trois journalistes, Thein Zaw, reporter pour The Irrawaddy, ainsi que Aye Nai et Pyae Phone Naing, de l’agence Democratic Voice of Burma, inculpés en vertu de la “loi sur les associations illégales”. Un texte qui, rappelons-le, a été largement utilisé par la junte militaire au pouvoir pour faire taire les voix dissidentes lorsque vous-même incarniez l’opposition en prison ou en résidence surveillée.


Quelques jours plus tôt, notre organisation s’est fait l’écho d’une plainte pour diffamation déposée par l’armée birmane contre deux journalistes de The Voice Daily, pour un soit-disant “article injurieux”. Peu avant, en avril 2017, le blogueur Myo Yan Naung Thein, par ailleurs membre de votre parti, a été emprisonné et reconnu coupable de diffamation après avoir prétendument critiqué le chef des militaires.


En début de semaine, RSF a dénoncé l’ouverture du procès du journaliste Swe Win, poursuivi lui aussi en diffamation pour avoir évoqué les discours haineux du moine intégriste U Wirathu sur les réseaux sociaux.


Ces quelques cas ne sont qu’une courte évocation de la liste de près de 70 journalistes poursuivis par la justice en vertu de l’article 66(d) de la loi sur les télécommunications de 2013. RSF vous demande d’agir en faveur d’un nouvel amendement de cet article qui criminalise l’acte d’informer, et dont le flou entretient toujours le mépris de l’état de droit à l’égard des journalistes et de leur travail.


Prix Sakharov en 1990, Prix Nobel de la paix en 1991, vous avez longtemps incarné une figure majeure et active de la défense des droits de l’homme en général et de la liberté de la presse en particulier. RSF vous demande de demeurer à la hauteur de l’autorité morale que ces distinctions vous confèrent, en faisant le nécessaire pour promouvoir davantage le respect de la liberté d’informer.


Je vous remercie de l’attention que vous porterez à cette lettre, que nous rendrons publique.


Avec mes respectueux hommages, je vous prie d'agréer, madame la Conseillère spéciale, l’expression de ma très haute considération.


Christophe Deloire

Secrétaire général