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15 octobre 2020

RSF exige la libération du journaliste indien Prashant Kanojia

Prashant Kanojia est maintenu en détention depuis le 18 août 2020 (photo : India’s Opinion).
Emprisonné parce qu’il a relayé un message sur Twitter, qu’il a ensuite effacé, Prashant Kanojia risque une peine cumulée de 28 ans de prison. A la veille d’une audience devant le juge, Reporters sans frontières (RSF) demande sa libération immédiate et l’abandon des charges délirantes qui pèsent sur lui.

Cela fait quasiment deux mois qu’il est derrière les barreaux pour un simple tweet. Le journaliste indépendant Prashant Kanojia a été arrêté le 18 août à son domicile de New Delhi par la police de l’Uttar Pradesh, en Inde du nord. Selon l’acte d’accusation, on lui reproche d’avoir “troublé l’harmonie sociale” et “blessé les sentiments religieux”. En cause, une image qu’il a retweetée, puis qu’il a effacée après s’être aperçu qu’elle était accompagnée d’une information trompeuse.


Dans l’image image originale, on y voit une photo de Sushil Tiwari, le leader de l’Armée hindoue, un groupuscule d’extrême-droite anti-musulmans, accompagnée d’un message appelant à remplacer les études islamiques par les études védiques dans le programme des examens pour la fonction publique.


Une réplique de cette image s’est ensuite mise à circuler sur Twitter, avec la même photo mais un message différent, mentionnant cette fois que les représentants des basses castes et des minorités ethniques devraient être interdits d’entrée dans le temple hindou du roi mythique Ram, et demandant aux lecteurs de s’y opposer. C’est ce tweet que Prashant Kanojia a cru pertinent de relayer, avant de l’effacer.


28 ans de prison


Pour cela, il est poursuivi au motif de pas moins de neuf articles du code pénal, et risque une peine cumulée de 28 ans de prison. La police l’accuse même d’avoir violé la section 66 de la loi sur les technologies de l’information - quand bien même la Cour suprême a dénoncé l’inconstitutionnalité de cet article dans une décision de 2015. Après avoir demandé sa libération sous caution, il doit être entendu lundi prochain, 19 octobre.


“Nous appelons les juges du tribunal de Lucknow, où l'audience est prévue, à ordonner la libération immédiate et inconditionnelle de Prashant Kanojia, qui n’a absolument rien à faire en prison, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-pacifique de RSF. Dans cette affaire, nous sommes face à un intolérable cas de harcèlement judiciaire, qui vise à faire taire un journaliste jugé trop critique des autorités. Les accusations délirantes portées contre lui pour un simple tweet doivent être levées sur-le-champ.” 


Interrogée par RSF, l’épouse de Prashant Kanojia, Jagisha Arora, confirme que “le tweet était une excuse”. Selon elle, “les autorités de l’Uttar Pradesh attendaient de le piéger d’une façon ou d’une autre. Il a été une voix courageuse et critique du gouvernement, et a relayé la voix des communautés marginalisées, comme les musulmans ou les dalits” - “dalit” étant le nom actuellement donné à celles et ceux qu’on désignait par le passé comme “intouchables”.


Journaliste : profession interdite


Signe du harcèlement qui vise Prashant Kanojia, une autre plainte avait été enregistrée contre lui en avril dernier parce qu’il aurait publié des “remarques répréhensibles” sur le Premier ministre Narendra Modi et le leader régional Yogi Adityanath sur les réseaux sociaux, en lien avec leur gestion du confinement.


En 2019, il avait déjà été arrêté pour avoir relayé une vidéo en ligne mentionnant le même Yogi Adityanath. De nombreux observateurs pensent qu’il est harcelé en raison de son appartenance à la caste des dalits - et du fait qu’en tant que tel, il ne devrait pas exercer le métier de journaliste.


“C’est certainement un facteur”, reprend Jagisha Arora. Le fait qu’il soit dalit le rend plus vulnérable. Il y a très peu de journalistes dalits dans les médias indiens. Et il est l’un de seuls à être reconnu pour son travail.” 


La semaine dernière, RSF avait déjà dénoncé l’attitude de la police et du gouvernement de l’Uttar Pradesh, qui ne tolèrent pas que des journalistes les critiquent, et en arrêtent certains pour intimider l’ensemble de la profession. 


Un comportement confirmé par un appel récemment publié pour demander la libération de Prashant Kanojia, signé par près d’un millier d’activistes et d'universitaires. Selon eux, son arrestation s’inscrit dans une “tendance plus large” du gouvernement provincial qui veut "réduire au silence les voix dissidentes”


L’Inde se situe à la 142e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2020 par RSF.