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30 août 2018 - Mis à jour le 5 septembre 2018

RSF appelle Facebook à faire toute la lumière sur la diffusion des fausses informations ayant contribué au génocide des Rohingyas en Birmanie

Le général en chef Min Aung Hlaing s’est allègrement servi de Facebook pour diffuser la propagande anti-rohingyas des forces armées, avant que son compte soit finalement supprimé en début de semaine (crédit : Ye Aung Thu / AFP - Daniel Bastard / RSF).
Le géant du Net a annoncé en début de semaine la fermeture de comptes de plusieurs hauts-gradés birmans tenus responsables du nettoyage ethnique des Rohingyas. Reporters sans frontières (RSF) salue ce premier pas, mais demande à la plate-forme d’agir désormais dans la transparence.

Un an… C’est ce qu’il aura fallu à Facebook pour prendre des mesures concrètes afin de mettre un terme à l’effroyable machine à haine qui a contribué au déclenchement du massacre systématique des Rohingyas par l’armée birmane, à partir du 25 août 2017. C’est seulement douze mois plus tard, ce lundi 27 août, que le réseau social a annoncé la fermeture de plusieurs comptes en Birmanie, dont celui du général Min Aung Hlaing, chef d’Etat-Major des forces armées du Myanmar. Le même jour, l’ONU l’a accusé, lui et cinq autres officiers, de “génocide”, “crimes de guerre” et “crimes contre l’humanité”.


Avec un nombre de comptes utilisateurs qui a été multiplié par 15 en trois ans, pour atteindre 30 millions en 2017, Facebook est devenu la principale source d’informations en Birmanie. Les hauts-gradés se sont allègrement servi de la plate-forme pour y diffuser leur propagande, à l’instar des militants de la mouvance bouddhiste intégriste.


Ces derniers ont diffusé sur le réseau social des milliers de fausses informations accompagnées de messages appelant à l’extermination des “chiens musulmans”, de la “vermine bengalie” ou des “kalars” (du birman “ကုလား”, un mot péjoratif désignant toute personne issue du sous-continent indien) - autant de termes utilisés pour désigner la minorité rohingya qui peuplait le nord de l’Etat de l’Arakan, avant d’en être chassée par les massacres perpétrés par des militaires et civils birmans. Des dénominations qui violent clairement les “standards de la communauté” de Facebook, mais qui ont été déversées par torrent. Au moins 700.000 réfugiés ont fui les violences qui ont résulté de ces appels à la haine.


Opacité


Face à pareille incurie, le géant du numérique a récemment commandé un audit à la société californienne Business for Social Responsibility. Contactée par RSF, la plate-forme affirme vouloir établir une “évaluation de ses impacts en termes de droits de l’homme en Birmanie”. Elle dit attendre des résultat “dans l’automne”.


“Nous saluons la volonté de Facebook de se pencher sur ses propres responsabilités dans l'exacerbation de la haine qui a conduit à ces éléments de génocide, reconnaît Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Mais les résultats de cet audit, tout comme la méthodologie, devront absolument être rendus publics dans leur intégralité dès qu’ils seront connus.


"Cela fait des mois, voire des années, que des acteurs de la société civile, en Birmanie comme à l’étranger, interpellent Facebook sur son rôle dans la diffusion d’informations non vérifiées ayant contribué au déclenchement des violences ethniques. Or, les réponses apportées n’ont jamais été satisfaisantes, et tout s’est passé jusque-là dans la plus grande opacité. Il est grand temps de faire preuve de responsabilité et de transparence.”


“Monstre”


Dès mars 2018, l’ONU a souligné le “rôle déterminant” joué par le réseau social dans la propagation des fausses informations et des discours de haine en Birmanie : “Facebook s’est transformé en monstre”, résumait la rapporteure spécial pour le pays, Yanghee Lee.


En avril, une coalition de six organisations birmanes ont envoyé une lettre ouverte à Mark Zuckerberg, pour lui exposer les coupables carences de la plate-forme en Birmanie : inconsistance du système de détection des messages haineux, absence de mécanisme de riposte, manque total de transparence. Dans la réponse qu’il leur a adressée, le président de Facebook a assuré que, désormais, des mesures étaient prises pour faire face à ce problème, grâce à “l’augmentation du nombre d’employés chargés des questions relatives à la Birmanie”.


Mais une enquête publiée il y a quelques jours par Reuters montre que rien n’a vraiment changé et que des informations non vérifiées et des posts appelant à la haine raciale circulent toujours sur le réseau social en Birmanie. La situation est telle que le Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme, Zeid Ra'ad al Hussein, a appelé la plate-forme, avant-hier mercredi 29 août, à "ne pas attendre le début d'une crise" pour agir et à "réfléchir de façon plus proactive aux mesures à prendre”.


Principale source d’information


Si Facebook est devenu la principale source d’informations en Birmanie, la véracité ou la nature de ces contenus ne sont pas vérifiées, comme le seraient celles diffusées par les journalistes traditionnels, dont le travail est largement entravé dans le pays.


Ceux qui enquêtent sur les mouvements bouddhistes fondamentalistes sont visés par des poursuites judiciaires pour diffamation, en plus du harcèlement en ligne dont ils font l’objet. C’est le cas du rédacteur en chef du site d’information Myanmar Now, Swe Win, qui avait questionné les discours du moine U Wirathu, baptisé “le visage de la terreur bouddhiste” par une Une de Time Magazine dès 2013.


Pour leur part, les enquêteurs de Reuters Kyaw Soe Oo et Wa Lone, qui ont osé braver les tabous de l’armée en enquêtant sur un massacre perpétrés par les militaires birmans, croupissent en prison depuis bientôt neuf mois. Mis en examen pour atteinte aux "secrets d'Etat", ils risquent 14 ans d’emprisonnement. Le verdict de leur procès est attendu ce lundi 3 septembre.


La Birmanie se positionne à la 137e position sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2018.