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12 juin 2017 - Mis à jour le 13 juin 2017

RDC: 10 ans d’impunité délibérée pour les assassins de Serge Maheshe

Le cercueuil de Serge Maheshe dans la Cathédrale de Bukavu, Photo: Stringer/ Getty image
Dix ans après l’assassinat de Serge Maheshe, le journaliste de Radio Okapi en République Démocratique du Congo, les véritables coupables et commanditaires du meurtre n’ont toujours pas été arrêtés. Des informations recueillies par Reporters sans frontières (RSF) confirment l’inaction des autorités et même l’implication de la hiérarchie militaire congolaise.

Dans la soirée du 13 juin 2007, Serge Maheshe, journaliste et directeur d’antenne de la Radio Okapi, un projet conjoint de la Fondation Hirondelle et de la Mission des Nations unies (MONUC), a été abattu, en pleine rue, par deux hommes en civil, armés de kalachnikovs. A l’issue d’un procès mascarade, dénoncé dans un rapport du Haut Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU et durant lequel les avocats de la défense ont reçu des menaces de mort, trois individus ont été condamnés à la peine capitale. De l’aveu même du tribunal militaire en charge de juger l’affaire, ce jugement n’a pas permis de lever toutes les “zones d’ombres” de ce dossier.


Neuf ans après la fin de ce procès, un témoignage recueilli par Reporters sans frontières révèle qu’une piste sérieuse pouvant mener aux commanditaires du meurtre du journaliste a été totalement ignorée par la justice. RSF s’est entretenue avec un ancien officier de l’armée congolaise, Gabriel Maindo, qui en mai 2015 avait déclaré avoir recueilli les confessions d’un des assassins de Serge Maheshe. Deux ans plus tard, l’ex-militaire confirme ses propos à RSF et raconte comment un officier nommé Pacifique K., lui a révélé qu’il était, avec deux autres officiers, responsables de l’assassinat de Serge Maheshe. Ces deux militaires ont d’ailleurs fait partie des personnes initialement arrêtées dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du journaliste, avant d’être relâchés, sans être poursuivis. L’officier Pacifique K. a également désigné le Général Gabriel Amisi , dit “Tango Fort”, alors commandant de la 10ème région militaire du Sud Kivu, et le Colonel Thierry Illunga comme étant les commanditaires du meurtre. D’après Pacifique K., les deux gradés reprochaient à Serge Maheshe ses enquêtes sur les exactions commises par leurs troupes contre les civils pendant et après la guerre de 1998.


Malgré ces révélations faites il y a plus de deux ans, les autorités congolaises n’ont entrepris aucune démarche pour poursuivre en justice ou même interroger ces trois suspects. Loin d’être inquiété, l’officier qui s’est confié à Gabriel Maindo a même, depuis, été promu dans les services de renseignement. Le général Amisi a quant à lui été nommé commandant militaire de la zone de Kinshasa, bien qu’accusé de trafic d’armes par l’ONU.


Cette impunité n’est pas sans conséquence sur la sécurité des journalistes. Quelques mois à peine après le verdict en appel du procès Maheshe, un autre journaliste de Radio Okapi, Didace Namujimbo, a été assassiné. Le procès a mis plus d’un an à se tenir et lorsque les coupables présumés ont enfin été arrêtés, ils se “sont évadés” dans les jours qui ont suivi leur incarcération à la prison de Bukavu. Plusieurs années plus tard, un officier militaire a confié au frère du journaliste défunt avoir reçu pour instruction de “boucler “les dossier Maheshe et Namujimbo.


Nous appelons à une réouverture du procès pour que la lumière soit faite sur les véritables circonstances du meurtre de Serge Maheshe, déclare Reporters sans frontières. Bien qu’ils se soient déroulés en présence d’observateurs internationaux, les procès Maheshe et Namujimbo révèlent l’arbitraire de la justice congolaise et font craindre le pire pour les enquêtes qui concernent des attaques contre des journalistes qui ne bénéficient d’aucun soutien.“


A titre d’exemple, Bruno Koko Chirambiza, présentateur du journal sur une station privée de Bukavu Radio Star, a été assassiné le 23 août 2009 de deux coups de poignard au thorax. A ce jour, aucune enquête n'a été ouverte. La même année, trois femmes journalistes ont reçu des menaces de mort très sérieuses, dont Solange Lusiku, la rédactrice en chef de l’unique journal du Sud Kivu, Le Souverain sans que la police ne prenne aucune mesure.


La situation n’a cessé de se dégrader ces dix dernières années en RDC. Depuis 2007, RSF a recensé plus de 10 cas de journalistes assassinés. Aucune enquête n'a abouti à des condamnations satisfaisantes. La RDC occupe la 154ème place sur 180 dans l’édition 2017 du Classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.