Actualités

12 juin 2018

Radio Free Asia exclue de Birmanie pour emploi du terme “Rohingyas”

Des journalistes birmans participent à une manifestation en faveur de la liberté de la presse en 2014. La situation en la matière s'est largement dégradée depuis, entravant gravement le processus démocratique (photo: Ye Aung Thu / AFP).
Six mois, jour pour jour, après l’arrestation de deux journalistes de Reuters qui enquêtaient sur la crise des Rohingyas, Radio Free Asia (RFA) est aujourd’hui banni de Birmanie pour avoir utilisé le terme “Rohingyas”à l’antenne. Reporters sans frontières (RSF) condamne cette nouvelle ingérence des autorités dans le travail journalistique.

C’était la dernière émission de RFA en Birmanie. Hier soir, lundi 11 juin, la chaîne de télévision MRTV a diffusé le dernier programme produit par la station à capitaux américains. Le réseau Voix démocratique de Birmanie (Democratic Voice of Burma, DVB), à qui appartient la chaîne, a reçu l’ordre des autorités de ne plus diffuser les émissions de RFA si le terme “Rohingyas” continuait d’être utilisé pour désigner les membre de la communauté rohingya, justement. “Radio Free Asia refuse de mettre en péril son code de déontologie journalistique, qui interdit l’emploi de termes injurieux contre les minorités ethniques”, explique Libby Liu, la présidente de RFA.


“Nous transmettons notre solidarité aux journalistes de RFA qui, sur le terrain, ont travaillé chaque jour pour apporter aux Birmans une information libre et impartiale, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Vouloir imposer sa ‘novlangue’ en interdisant de prononcer un terme dans les médias est l’apanage des pires régimes totalitaires - a fortiori lorsque ce terme est employé par le reste du monde. Proscrire le mot ‘Rohingya’ témoigne d’une intolérable volonté de réécrire l’histoire et le réel. Rappelant les heures sombres de la junte, cette nouvelle violation de la liberté de la presse compromet encore un peu plus la transition démocratique initiée par le parti d’Aung San Suu Kyi.”


Injonction orwellienne


Dès juin 2016, deux mois après son accession à la tête du gouvernement birman, Aung San Suu Kyi, qui a longtemps incarné la liberté pour son peuple, avait déjà imposé cette injonction orwellienne, et interdit le terme Rohingyas pour lui préférer l’improbable locution “personnes qui croient à l’islam dans l’Est de l’Arakan”.


Depuis, les médias birmans qui veulent continuer à publier ou émettre dans le pays doivent se conformer à cette directive. Ceux qui adoptent un ton critique face à la politique du gouvernement dans l’Arakan, comme le Myanmar Times, utilisent le terme neutre “musulmans”. D’autres médias, proches des positions des autorités, utilisent le terme discriminatoire “Bengalis”, qui sous-entend que les Rohingyas ne seraient que des immigrés du Bangladesh voisin, niant par là leur implantation multiséculaire dans le nord de l’Arakan - et légitimant, à terme, le nettoyage ethnique dont ils ont fait l’objet à partir de fin août 2017.


Déjà le 4 septembre 2017, le service birman de la BBC avait annoncé la fin de la diffusion de ses programmes quotidiens sur la chaîne de télévision MNTV, justement parce que son partenaire local était sous la pression des autorités pour que le terme Rohingya ne soit pas employé.


L’interdiction de prononcer ne serait-ce que le mot “rohingya” donne une idée de l’ampleur du tabou que représente cette question pour les autorités birmanes. Il y a six mois jour pour jour, les deux journalistes de Reuters Wa Lone et Kyaw Soe Oo ont été arrêtés et accusés de “révélation de secrets d’Etat” suite à un piège tendu par les forces de sécurité. Ils s’apprêtaient à publier une enquête sur le massacre de plusieurs civils rohingyas dans le village d’Inn Din.


En chute de six places dans le nouveau classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2018, la Birmanie se positionne désormais à la 137e position sur 180 pays.