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15 juin 2016 - Mis à jour le 12 août 2016

Radio Erena, seule voix indépendante d’Erythrée, fête ses 7 ans

Biniam Simon directeur de la Radio Erena
Ce 15 juin 2016 Reporters sans frontières (RSF) est heureuse de célébrer les 7 ans de Radio Erena, seule radio érythréenne indépendante et apolitique, animée depuis Paris par des journalistes érythréens en exil. Radio Erena réussit à apporter une information libre aux habitants de la pire dictature d’Afrique qui vient d’être accusée de crimes contre l’humanité par une commission des Nations unies.



On parle peu de l'Erythrée dans les médias. En Europe, il aura fallu que des centaines de réfugiés fuyant le régime tyrannique d'Issayas Afeworki viennent mourir sur les côtes méditerranéennes en 2013 pour que le petit pays de la Corne de l'Afrique apparaissent sur le radar du grand public.



La seule voix indépendante de l'Erythrée


Et pourtant cela fait sept ans déjà, qu'émet depuis Paris l'unique radio érythréenne d'information indépendante, Radio Erena, la réalisation de la vision de Biniam Simon. Arrivé en France en 2007 à l'issue d'une fuite rocambolesque, ce journaliste vedette de la télévision nationale érythréenne, Eri TV, est habité par le désir de pouvoir enfin exercer son métier librement et fournir une information indépendante aux Erythréens. Grâce à sa persévérance et à l'appui de Reporters sans frontières, il réussi à monter Radio Erena, qui signifie “Notre Erythrée”, en 2009. Avec les années, la radio s'est étoffée et compte désormais une douzaine de correspondants à travers le monde. Ceux-ci produisent chaque semaine des programmes culturels, sociétaux, politiques ou de divertissement, qui permettent aux Érythréens de l’intérieur d’entendre des idées différentes de celles qui leur sont imposées dans leur pays. Elle émet aujourd'hui en tigrinya et en arabe par satellite et en ondes courtes jusqu'en Érythrée. Elle est également disponible sur internet et surtout via une application téléphonique mobile, qui permet à tous, où qu’ils se trouvent, de continuer à suivre les programmes de la radio, pour le prix d'un appel local.


Le parcours de la radio n'a pas été exempt d'embûches. En 2012, elle est victime d'une attaque par une onde pirate qui interrompt la diffusion de ses émissions pendant trois semaines. Son fournisseur d'accès satellite abandonne alors la radio, et dans la foulée, le site internet d'Erena est aussi attaqué. Les enquêtes ont montré que l'onde pirate provenait d'Erythrée, mais la plainte déposée en France à ce jour par Reporters sans frontières est restée sans suite.


Au quotidien le combat continue pour les journalistes de la radio afin de faire percer la réalité de la situation dans le pays. Entre ceux qui fournissent de fausses informations dans le but de discréditer la radio, l'omerta méfiante d'une grande partie de la diaspora et la difficulté à communiquer avec les Erythréens de l'intérieur sans les mettre en danger, la réalisation de chaque journal devient un vrai défi.


La radio joue aussi un véritable rôle de service public et de défense des droits de l'Homme. Il suffit pour s'en rendre compte de suivre l'émission de Meron Estefanos qui tous les jours écoute et rassure les Erythréens tombés aux mains de trafiquants dans le Sinaï, négocie leur libération, prévient ceux pouvant encore être sauvés des routes à éviter.



Un régime accusé de crimes contre l'humanité


Car les Erythréens continuent de fuir leur pays chaque jour, bravant la répression qui les attend s'ils se font prendre, ne pouvant supporter le service militaire à durée indéterminée, et l'absence totale de perspectives personnelles. Les Nations unies estiment qu'ils sont 4000 par mois à passer la frontières pour échapper aux violations commises par le régime. Selon le rapport de la Commission d'enquête des Nations unies sur les droits de l’Homme en Erythrée, rendu public le 8 juin 2016, ces violations représentent pour la plupart des crimes contre l'humanité. Ce rapport de 94 pages détaille les crimes d'esclavage, de torture, de viol et de disparitions forcées auxquels continuent d'être soumis les Erythréens. Le gouvernement érythréen a lui réfuté toutes ces accusations, déclarant notamment qu'il n'y a pas de prisonniers politiques en Erythrée et que les droits de l'Homme demeurent sa priorité.


Pourtant depuis près de 15 ans, il n'existe plus d'opposition ou même de vie intellectuelle publique dans le pays. En effet, en septembre 2001, en l'espace de quelques semaines, tous les penseurs politiques, membres de la société civile et journalistes ont été jetés en prison. Ceux-ci avaient eu le malheur de demander la mise en œuvre de la Constitution, établie en 1997 et jamais entrée en vigueur, ou de contester l'évolution autoritaire du gouvernement. Ils sont à ce jour toujours détenus, sans avoir jamais été présentés à un juge, sans avoir jamais eu accès à un avocat, sans même savoir de quoi ils sont accusés.


Parmi les 11 journalistes arrêtés à cette période, Reporters sans frontières a reçu des éléments indiquant la mort de sept d'entre eux en détention. Cela n'assure malheureusement en rien que les quatre restants soient toujours en vie. Les derniers témoignages datent de 2012. Le cas le plus emblématique des journalistes détenus à ce jour est sûrement celui de Dawit Isaak. Ce journaliste suédo-érythréen est retourné au pays alors qu'il vivait en Suède pour construire l'avenir de sa nation en fondant le quotidien Setit. Ce dernier fait régulièrement l'objet de campagnes de la part des ONG. Mais il reste aussi Seyoum Tsehaye, Emanuel Asrat ou Temesgen Gebreyesus dont on espère depuis près de 15 ans qu'ils sont toujours en vie. A ceux-là s'ajoutent les dizaines de journalistes arrêtés, détenus parfois des années sans jamais savoir ce qui leur est reproché. A ce jour, RSF estime que 19 journalistes sont derrière les barreaux en Erythrée, faisant de ce pays la plus grande prison d'Afrique pour les journalistes.



Les Erythréens sacrifiés à la realpolitik


Et pourtant malgré ces abus passés et présents, documentés, les gouvernements européens continuent de dialoguer avec l'Erythrée dans l'attente d'une hypothétique ouverture du régime que l'essentiel des observateurs avertis et des diplomates n'attendent pourtant pas vraiment.


En 2015, l'Union européenne a accordé un financement de 200 millions d'euros sur cinq ans au régime d'Issayas Afeworki. Un argent, assure-t-on à l'Union européenne, qui ne transitera pas par les coffres du régime mais sera utilisé par les quelques organisations internationales présentes dans le pays pour des projets de développement. Reste à voir comment l'usage des fonds, dans ce pays à l'opacité totale, pourra être contrôlé. Ce financement est officiellement conditionné à des progrès sur les questions de droits de l'Homme et de la gouvernance mais le régime érythréen a pris l'habitude de se dédire presque aussi vite qu'il promet. En témoigne l'engagement de réduire le service militaire à sa durée légale de 18 mois pris en avril 2015 sur lequel le ministre des Affaires étrangères est revenu dès juin 2015.


Une autre conditionnalité de ce financement réside dans la poursuite de la "coopération positive" entre l'UE et l'Erythrée en terme de gestion des flux migratoires, dans le cadre du processus de Khartoum. Ce processus est destiné, entre autre, à soutenir les pays d'accueil des migrants ainsi qu'à améliorer les conditions de développement des pays d'origine. Concrètement cela se traduit, par exemple, par un soutien financier au gouvernement soudanais d'Omar El Bechir, qui a renvoyé de son territoire en mai 2016 une centaine d'Erythréens. Ceux-ci sont aujourd'hui emprisonnés au secret dans leur propre pays pour désertion...


De son côté, l'Erythrée donne le change et invite des équipes de médias internationaux à faire des reportages en l'espace de quelques jours, sur un circuit bien balisé entre Asmara, Massawa et Keren, toujours en bonne compagnie de traducteurs officiels. Puis elle se sert de l'existence de ces reportages pour arguer que les médias travaillent librement sur son territoire.


Entre realpolitik européenne et manipulation du gouvernement érythréen, la voix de Radio Erena est ainsi l'une des seules qui tente encore d'opposer la vérité aux intérêts de pouvoir et à défendre les droits et les préoccupations des Erythréens, un peuple abandonné à l'intérieur comme à l'extérieur.


L'Erythrée occupe depuis maintenant huit ans la 180eme et dernière place au Classement de la liberté de la presse établi par Reporters sans frontières.