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11 mars 2021 - Mis à jour le 23 mars 2021

Quand la junte birmane enfermait les journalistes dans des cages à chiens

Un manifestant essaye de crier depuis un camion cellulaire de la police après avoir été arrêté à Rangoun, le 12 mai 2018 (photo : Sai Aung Main / AFP).
Alors que la répression s'aggrave, Reporters sans frontières (RSF) alerte sur les risques de voir la nouvelle dictature birmane reprendre les terribles méthodes de persécution utilisées contre les médias et les journalistes par la junte au pouvoir entre 1967 et 2011.

Dix-neuf ans derrière les barreaux… C’est le sort subi par le célèbre journaliste Win Tin, qui a consacré sa vie à la liberté de la presse et à la démocratie en Birmanie et qui a, pour cela, payé le prix fort. Accusé de “communisme”, il a été incarcéré en 1989 dans la tristement célèbre prison d’Insein, dans la banlieue de Rangoun, la plus grande ville du pays.


Tortures et mauvais traitements


Là, durant ses 7000 jours de détention, il a littéralement été traité “comme un chien”. Au sens propre du terme : il a été incarcéré dans une cage habituellement utilisée dans les chenils. Il n’avait pas de literie. Il était privé de nourriture, privé de sommeil, privé de soins médicaux. Maintenu, la plupart du temps, à l’isolement.


Suite à une des nombreuses séances de violence à son endroit, Win Tin a perdu presque toutes ses dents. Il a même perdu un testicule après une opération bâclée de l’hernie. Il a subi deux attaques cardiaques en prison. L’accès de la Croix-Rouge à sa cellule a été systématiquement interdit. C’est dans cette même prison que sont incarcérés aujourd’hui la plupart des journalistes arrêtés.

Des admirateurs rendent hommage au célèbre journaliste Win Tin, lors de ses funérailles le 23 avril 2014, à Rangoun (photo : Ye Aung Thu / AFP).



“N'oublions pas que sous la précédente junte au pouvoir en Birmanie, on enfermait les journalistes dans des cages à chien, rappelle le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Depuis le putsch du 1er février dernier, les généraux birmans donnent tous les signes d’un retour aux sordides pratiques avec lesquelles ils ont persécuté les journalistes pendant près d’un demi-siècle, entre 1967 et 2011. La communauté internationale doit prendre conscience de la gravité de l’état de fait que les militaires birmans sont en train d’imposer, et agir concrètement pour que l’on ne renoue pas avec le régime orwellien du passé. L'histoire ne peut pas, ne doit pas se répéter."


Emprisonnements records


Selon les chiffres de RSF, au moment de la dissolution de la junte précédente, en février 2011, la Birmanie comptait pas moins de 20 journalistes incarcérés à Insein, ce centre carcéral construit par les Britanniques et devenu un symbole de la répression menée par les militaires, qui y pratiquaient tortures physiques et mentales. 


Les peines étaient extrêmement lourdes. En 2010, le moine-blogueur Oakkan Tha avait été condamné à quinze ans de prison pour “activités anti-électorales “ alors qu’il avait simplement envoyé des informations sur les élections en cours à la Mon News Agency, un média birman en exil en Thaïlande.

Une vue de la tristement célèbre prison d'Insein, à Rangoun (photo : Sai Aung Main / AFP). 


Un an plus tôt, le directeur du Kantarawaddy News Journal, Nyi Nyi Tun, écopait de 13 ans de prison, durant lesquels il a été brutalement torturé. Il a notamment été reconnu coupable au motif de l’article 505 du code pénal, qui punit la diffusion de fausses informations visant à perturber l'ordre public.


Fermeture de médias


Onze ans plus tard, c’est ce même article 505 qui est invoqué par la junte actuelle pour maintenir en détention la dizaine de journalistes arrêtés depuis le 28 février 2021, et ce, pour la plupart, dans la même prison d’Insein.


En décidant de révoquer la licence de cinq médias indépendants, lundi 8 mars, la junte a, là aussi, renoué avec une vieille pratique. Avant 2011, tous les organes de presse privés du pays étaient soumis au régime de la censure préalable. Et ceux qui osaient publier une information qui n’avait pas été approuvée par le Bureau de vérification de la presse risquaient la fermeture immédiate.

Des policiers provoquent des manifestants pro-démocratie, le 28 février 2021 à Rangoun (photo : Sai Aung Main / AFP).



“De jeunes journalistes m’ont récemment demandé : ‘Comment va-t-on faire ? Quels genres d’informations pourrons-nous écrire sous la junte militaire?’, explique à RSF le reporter indépendant Mratt Kyaw Thu, qui a commencé sa carrière en 2010, sous la junte précédente. Je leur ai répondu que si tu veux écrire un article sous la junte, tu devras faire très attention. Si tu parles vaguement de politique, tu peux être arrêté à tout moment.”


Autocensure


De nombreux journalistes, qui ont également travaillé sous la junte avant 2011, redoutent aujourd’hui d’être forcés de retrouver les pratiques kafkaïennes du passé. A l’époque, tout article devait être envoyé au bureau de la censure au moins sept jours à l’avance, rendant l’information parfaitement caduque une fois autorisée.


En 2012, la directrice du quotidien 7 Day News, Nyein Nyein Naing, expliquait à RSF les contraintes absurdes à laquelle elle devait se plier : “Nous envoyions nos publications au bureau le jeudi ; nous le récupérions le samedi et entrions les modifications le jour même. Le lundi nous envoyions la version modifiée, et les ajouts de dernière minute, que l’on nous renvoyait le soir même. Nous pouvions ensuite paraître le mercredi suivant.”


De pareilles règles empêchaient très concrètement les médias d’aborder des questions un tant soit peu sensibles, étant donné les coûts de modifications et de réimpressions des publications. 


Législations draconiennes


Dans un tel contexte, l’autocensure est la règle. Elle concerne tous les sujets, même les “mauvaises nouvelles” les plus neutres ou banales, comme une catastrophe naturelle ou une défaite de l’équipe nationale de football. A l’origine, on trouve la loi sur l'enregistrement des éditeurs de 1962, qui permettait au comité de la censure de corriger, interdire ou détruire tout contenu qui lui déplaît.


Sur cette photo, prise le 6 mars 2021, on peut apercevoir des soldats dans un camion militaire, durant des arrestations nocturnes d’activistes et de journalistes pro-démocratie à Rangoun (photo : AFP).



En 1995, un mémorandum est publié pour définir les sujets dits “sensibles”. Mais les notions utilisées dans ce texte sont parfaitement kafkaïennes. Sont par exemple interdits : “tout ce qui porte atteinte à l’idéologie de l’Etat”, “tout ce qui peut abîmer l’unité nationale”, “toute idée ou opinion qui ne correspond pas à l’époque” (sic), et même “tout fait qui, bien qu’exact, ne convient pas à l’époque ou aux circonstances dans lesquelles il est décrit” (re-sic). Tout individu qui ne respecte pas ces règles encourt sept ans de prison. 


Or, le projet de loi sur la cybersécurité préparé par la junte actuelle, dont RSF avait obtenu une copie le mois dernier suite à une fuite, sonne comme une sombre réminiscence de ce mémorandum. En prévoyant, par exemple, d’ordonner “l’interception, le retrait, la destruction et la fermeture [d’un compte]” sur Internet pour tout contenu qui pourrait “causer la haine, perturber l’unité, la stabilisation et la paix”, le texte est une version 2.0 de la loi sur l'enregistrement des éditeurs de 1962.


Au moment de la dissolution de l’ancienne junte, la Birmanie occupait en 2011 la 169e place sur 179 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF. Alors qu’en 2020, elle se situe à la 139e place sur 180 pays, le pays risque fort de retomber dans les limbes du classement si les généraux au pouvoir poursuivent leur fuite en avant dans la répression.