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7 décembre 2018

Pologne : les autorités intensifient les pressions sur les médias indépendants

Les actions du parquet et de la direction de la Banque nationale polonaise (NBP) dirigées contre des journalistes et rédactions indépendants se sont intensifiées ces dernières semaines en Pologne. Reporters sans frontières (RSF) dénonce ces pressions et appelle les autorités à cesser ce harcèlement des médias.

Le président de la Banque nationale polonaise (NBP) Adam Glapiński et le sénateur du PiS (le parti ultraconservateur au pouvoir “Droit et Justice”) Grzegorz Bierecki ont récemment menacé cinq journalistes du quotidien indépendant Gazeta Wyborcza de les poursuivre en justice s’ils ne retiraient pas du site sept articles accusés de porter “préjudice” à la réputation des deux politiciens. Ces journalistes ont en effet mis au jour l’implication des deux hommes dans un important scandale de corruption au sein de l’Autorité polonaise de surveillance bancaire - révélations qui ont d’ailleurs poussé le directeur de l'institution à démissionner, il y a trois semaines.


Quelques jours auparavant, l’agence de sécurité intérieure polonaise ABW s’était présentée chez Piotr Wacowski, caméraman et journaliste de la chaîne privée TVN pour l’informer qu’il était accusé par le parquet polonais de “propagation de la propagande nazie”- infraction punie d’une peine pouvant aller jusqu’à deux ans d’emprisonnement en Pologne - et le convoquer à une audience. En janvier 2018, TVN avait diffusé un reportage sur un rassemblement de néo-nazis pour les besoins duquel, le caméraman, infiltré au sein du groupuscule, avait dû se plier aux exigences de la formation et effectuer un salut nazi, afin d’éviter d’éveiller les soupçons. Des images qui sont tombées entre les mains du portail d’informations pro-gouvernemental wpolityce.pl, permettant ainsi au parquet polonais de poursuivre le journaliste pour “propagation de l’idéologie nazie”.


La chaîne TVN s’est rapidement élevée contre ces accusations visant le journaliste, soutenue par l’association des journalistes polonais TD qui les a qualifiées dans une lettre ouverte d’”absurdes”. Dès le lendemain, le parquet a fait marche arrière, estimant qu’il était “prématuré de poursuivre en justice le cameraman de TVN” Piotr Wacowski et qu’il avait décidé de renvoyer l’affaire devant le parquet régional de Katowice afin de procéder à un examen plus approfondi.


L’affaire n’a pas tardé à faire réagir, notamment outre-atlantique (TVN est une chaîne de télévision privée détenue par la société de médias américaine Discovery) puisque l’ambassadrice américaine en Pologne, Georgette Mosbacher, a signifié au Premier ministre polonais que les Etats-Unis ne tolèreraient aucune critique à l’encontre des journalistes de TVN et qu’il était inacceptable que les autorités décrédibilisent la chaîne de la sorte.


La diplomate a profité d’une visite au Parlement de Varsovie le 21 novembre pour mettre en garde les parlementaires polonais contre le projet de “repolonisation des médias” qui vise à fixer des seuils de capitaux étrangers dans les groupes de presse présents en Pologne en lâchant : "J'ai une grande sympathie pour la Pologne, mais il y a une chose qui peut gâcher ces relations : c'est une attaque contre les médias libres. (...)".


C’est dans ce climat déjà tendu que le 29 novembre, le journaliste d’investigation Wojciech Cieśla de l'hebdomadaire Newsweek Polska a été convoqué par le parquet  pour avoir soit-disant divulgué l’adresse du président du Tribunal constitutionnel Mariusz Muszyński, ancien agent des services de renseignements civils polonais et membre du PIS dans un de ses articles. Or, la publication ne mentionne pas d’adresse exacte mais décrit le faste des lieux où est domicilié l’intéressé.


“Toutes ces pressions s’inscrivent dans une campagne que le gouvernement polonais mène contre les médias indépendants depuis 2015, visant à étrangler économiquement les médias critiques, à empêcher les journalistes d’enquêter et dans un avenir proche à repoloniser le paysage médiatique du pays, déclare Pauline Adès-Mével, responsable du bureau UE/Balkans de RSF. Le gouvernement polonais a transformé les médias publics en un instrument de propagande, il tente de faire de même avec les journalistes d’investigation et les médias indépendants. RSF soutient l'appel lancé par Gazeta Wyborcza à ne pas courber l’échine et à se battre pour la défense de l’information.”


La Pologne occupe la 58e place sur 180 au Classement mondial 2018 de la liberté de la presse, publié par RSF après avoir dégringolé année après année depuis 2015.