Actualités

6 juin 2018

“Opération 136” en Inde : RSF demande la levée des poursuites engagées contre Cobrapost

L'enquête de Cobrapost a été baptisée "Opération 136" en référence à la position de l'Inde dans le classement 2017 de le liberté de la presse réalisé par RSF (Illustration : Cobrapost - RSF).
Le site d’investigation Cobrapost fait l’objet de plusieurs attaques en justice, après la publication d’une enquête démontrant comment la plupart des grands groupes de presse indiens sont prêts à se laisser corrompre pour favoriser le parti au pouvoir. Reporters sans frontières (RSF) demande aux responsables des médias incriminés d’abandonner les poursuites et de respecter l’indépendance éditoriale de leurs propres rédactions.

L’enquête est baptisée “Opération 136” - en référence au rang occupé en 2017 par l’Inde dans le classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF. Et ce qui en ressort pourrait suffire à expliquer pourquoi le pays, jadis berceau d’une presse particulièrement dynamique, en est arrivé là.


Il s’agit d’une série de vidéos dont le premier volet a été diffusé en mars. La deuxième partie a été rendue publique le 25 mai. Se faisant passer pour un militant de la droite nationaliste hindoue, on y voit le journaliste de Cobrapost Pushp Sharma rencontrer, avec une caméra cachée, les patrons de 27 grands groupes de presse.


A chacun, il propose des sommes rondelettes - payées en cash si nécessaire - en échange d’une couverture favorable des activités du parti au pouvoir, le BJP, à l’approche des élections générales de 2019. La quasi-totalité des patrons de presse filmés à leur insu a accepté la proposition, promettant pour la plupart de mettre en place des “équipes spéciales” en ce sens.


Après la diffusion de ces nouvelles vidéos de l’”Opération 136”, trois des groupes de presse incriminés ont envoyé des courriers de mise en demeure à Cobrapost, ainsi qu’à des médias indépendants comme The Wire et The Quint, qui ont relayé l’information. Le groupe Dainik Bhaskar a réussi à obtenir en référé, la veille de la sortie de la vidéo, une injonction du tribunal à retirer les extraits concernant ses dirigeants. Le groupe Suvarna News a réussi à obtenir le même résultat a posteriori.


“Ce ne sont que des injonctions temporaires, pas des ordres de retrait”, précise Aniruddha Bahal, le directeur de Cobrapost. Interrogé par RSF, il se veut rassurant : “Ce n’est pas ça qui va nous intimider. Ce sont eux qui devraient se faire du souci. Pas nous.” La bataille juridique se poursuit.


“Les groupes de presse qui attaquent Cobrapost doivent immédiatement abandonner leurs poursuites, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Tenter de tuer le messager plutôt que faire face aux problèmes qu’il soulève est un terrible aveu de faiblesse, sinon de culpabilité. L’indépendance éditoriale des rédactions est l’un des piliers du respect de la liberté de la presse.


"Les révélations de Cobrapost en disent long sur les pratiques des dirigeants de la plupart des grands groupes de presse indiens, et sur les pressions qu’ils font peser sur le travail des journalistes. A un an des élections générales, il est grand temps de redonner aux reporters indiens la liberté dont ils jouissaient par le passé, pour qu’ils puissent fournir à la population une information plus impartiale.”



“Autocensure”


Dans les enregistrements, on voit le journaliste Pushp Sharma négocier avec les dirigeants de médias, en échange de quelques dizaines de millions de roupies, une stratégie en trois points : faire l’éloge de l’Hindutva, l’idéologie fondamentaliste hindoue à l’origine du BJP ; décrédibiliser les leaders de l’opposition qui pourraient faire de l’ombre au Premier ministre Narendra Modi ; enfin, promouvoir des positions susceptibles de polariser l’électorat, en exploitant par exemple la haine des musulmans.


Seuls deux organes de presse ont clairement refusé la proposition de corruption pour des questions déontologiques : le Bartaman Patrika et le Dainik Sambad, deux groupes du Bengale-Occidental. Tous les autres ont signé des deux mains.


“C’est lamentable, regrette Aniruddha Bahal, qui avait fondé Cobrapost en 2003. Le gouvernement exerce un jeu de la carotte et du bâton avec la presse, ce qui se traduit par une grande autocensure. Les journalistes qui veulent mener de vraies enquêtes ne trouvent que très peu de médias pour soutenir leur travail. C’est triste.”


A ce jour, la direction du groupe Open Magazine est la seule à avoir pris des sanctions à l’encontre des deux cadres exécutifs que l’on voit accepter la proposition du journaliste de Cobrapost.


Entre la sortie des premières vidéos de l’”Opération 136”, en mars, et celle du second volet il y a quelques jours, l’Inde a perdu deux nouvelles places dans le classement mondial de la liberté de la presse publié fin avril par RSF. Elle est aujourd’hui en 138e position sur 180 pays.