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17 juin 2013 - Mis à jour le 20 janvier 2016

« Occupy Gezi » : Déchaînement de violence policière contre les journalistes


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Reporters sans frontières condamne fermement les brutalités et interpellations arbitraires dont sont victimes les journalistes qui couvrent la répression des manifestations antigouvernementales en Turquie. Au moins huit représentants des médias ont été interpellés par la police, le 16 juin 2013 à Istanbul. Les violences se sont largement multipliées après la prise d’assaut du parc Gezi par les forces de l’ordre, à Istanbul, dans la soirée du 15 juin 2013. Les journalistes ont été largement tenus à distance de l’opération et l’accès à la place Taksim était interdit à tous les professionnels des médias dépourvus de carte de presse.

« Nous sommes extrêmement inquiets du caractère de plus en plus systématique des violences policières. Cette brutalité évoque bien davantage une revanche sans limite que le maintien de l’ordre. Il est inacceptable que les journalistes soient délibérément pris pour cible, empêchés de faire leur travail et passés à tabac par des policiers censés les protéger. Les interpellations illégales doivent immédiatement prendre fin, et des enquêtes doivent impérativement être diligentées pour sanctionner les auteurs de ces abus », a déclaré Reporters sans frontières. « Les autorités doivent clairement condamner ces agissements et cesser de prendre les médias comme boucs émissaires dans leurs discours, sans quoi elles donneront l’impression d’encourager ces débordements », a-t-elle ajouté.

Le journaliste de la chaîne pro-kurde IMC TV Gökhan Biçici, son cameraman Okan Altunkara, les reporters de l’agence de presse Dogan (DHA) Ferhat Uludaglar et Ugur Can, le cameraman de la chaîne nationaliste Ulusal Kanal Emre Fidan, ainsi que le reporter du quotidien Aydinlik Aslan Sahan, ont été interpellés le 16 juin alors qu’ils couvraient les affrontements entre les forces de l’ordre et certains manifestants dans divers quartiers d’Istanbul. Les policiers ont arraché le masque à gaz de Gökhan Biçici, saisi son iPad et l’ont longuement traîné à terre. Aux dernières nouvelles, il était toujours en garde à vue, de même que le photographe freelance italien Daniele Stefanini, blessé et arrêté hier. Ugur Can et Okan Altunkara ont été rapidement remis en liberté. Uludaglar a été libéré le 17 juin. D’après l’agence DHA, plusieurs autres journalistes dépourvus de carte de presse ont été interpellés. Le quotidien Hürriyet a mis en ligne une vidéo documentant des incidents similaires.

Plusieurs professionnels des médias ont vu leurs enregistrements détruits par la police. Dans la nuit du 15 au 16 juin, le photographe du quotidien Aksam (Soir) Cem Türkel a ainsi été contraint d’effacer les clichés qu’il avait pris d’affrontements survenus dans le quartier de Harbiye, non loin de Taksim. Un journaliste indépendant britannique a raconté à Reporters sans frontières qu’il avait été interpellé et placé en garde à vue pendant trois heures, dans la nuit du 16 au 17 juin, dans le quartier Osmanbey. Les policiers ne lui ont rendu son appareil photo et son microphone qu’après avoir supprimé tout ce qu’ils contenaient. Ils ne lui ont pas rendu son carnet de notes, ni sa carte de presse.

La journaliste Eylem Düzyol a été agressée à coups de matraque avec sa collègue Fulya Atalay, alors qu’elle prenait des images à Istanbul le 16 juin. « Nous travaillions sous leurs yeux depuis le matin. La police savait pertinemment que nous étions journalistes. J’ai même montré ma carte de presse pour les convaincre. Mais ils ont continué à nous frapper », a-t-elle raconté à Reporters sans frontières. Les deux journalistes ont fait part de leur intention de porter plainte. Le même jour, le journaliste de Today’s Zaman, Abdullah Ayasun, a rapporté sur son compte Twitter qu’il avait été frappé au visage et plaqué au sol pendant trois minutes par des policiers qui lui avaient « presque cassé le bras », bien qu’il leur ait montré sa carte de presse

Les journalistes étrangers n’ont pas été épargnés par ce déferlement de violence. Le 14 juin 2013, le journaliste russe Arkady Babtchenko a été brutalement interpellé alors qu’il photographiait des voitures de police sur la place Taksim. Il a passé la nuit en garde à vue, et se déplace avec difficulté du fait des coups reçus aux jambes. La correspondante de la rédaction hispanophone de la chaîne Russia Today, Alexandra Bondarenko, a été atteinte par une balle en caoutchouc alors qu’elle couvrait les affrontements dans la soirée du 15 juin. Paulo Moura, du quotidien portugais Publico, a été passé à tabac par des policiers le 16 juin.

Selon certains témoignages, les professionnels des médias ont également été pris pour cible ce weekend par des tirs de gaz lacrymogène à Ankara, alors qu’ils couvraient les protestations près de la place Kizilay.

L’Association turque des journalistes (TGC) a demandé au gouverneur d’Istanbul et aux chefs de la police de mettre un terme aux interpellations de journalistes, et estimé que les menaces du Premier ministre à l’encontre des médias « mettaient en péril la sécurité des journalistes ». Reporters sans frontières partage cette inquiétude : à chacun des discours tenus devant ses partisans ce weekend, Recep Tayyip Erdogan s’en est pris aux médias internationaux, accusés de couvrir les événements de façon biaisée, et a promis de sanctionner ceux qui s’étaient livrés « à la provocation et à la désinformation » dans les médias comme sur les réseaux sociaux.

Le bilan des violences subies par les journalistes depuis le début du mouvement de protestation évolue constamment à la hausse. Reporters sans frontières a appris que le reporter américain Jake Price (BBC in Pictures) avait été touché par un projectile alors qu’il prenait des photos près du parc Gezi, le 11 juin. Le même jour, le directeur du service de l’information du quotidien islamiste Zaman, Ibrahim Dogan, avait été atteint au bras par une grenade lacrymogène lancée par la police. Il a été hospitalisé à l’hôpital de Taksim avec un bras cassé. Cihan Acar (Zaman) et Can Sisman (Milliyet) ont également été blessés par des tirs de grenades lacrymogènes. Le premier a un bras cassé, le second a dû subir quatre points de suture à l’arrière du crâne. Le 11 juin, deux reporters canadiens de CBC, Sasa Petricic et Derek Stoffel ont été interpellés et placés en garde à vue pendant une journée alors qu’ils travaillaient sur la place Taksim.

Lire les quatre précédents communiqués de RSF sur « Occupy Gezi »

Image : Adem Altan / AFP

Image dans le text : @Hamza Aktan