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4 avril 2018

Médias persécutés, blogueuse internée : le Kazakhstan franchit un nouveau palier dans la répression

Deux médias indépendants perquisitionnés, un site d’information bloqué, quatre journalistes interpellés, une blogueuse envoyée en asile psychiatrique… Reporters sans frontières (RSF) dénonce l’intensification de la pression contre les voix critiques au Kazakhstan et appelle les autorités à mettre fin à la persécution des médias.

La fébrilité des élites kazakhes ne cesse de croître à l’approche de la succession du “leader de la nation” Noursoultan Nazarbaïev, au pouvoir depuis 30 ans : sur fond de paranoïa et de lutte feutrée entre groupes d’influence, cette tension ne cesse de faire de nouvelles victimes dans un paysage médiatique déjà expurgé de tout média d’opposition. Une bonne partie de l’équipement du magazine Forbes Kazakhstan et du site d’information Ratel.kz a été saisie au terme d’une perquisition le 2 avril à Almaty, la capitale économique. L’accès à Ratel.kz est bloqué et quatre journalistes ont été interpellés : ils risquent jusqu’à cinq ans de prison pour leurs enquêtes sur la corruption présumée d’un ancien ministre. Dans le sud du pays, la blogueuse Ardak Achim a été placée de force en hôpital psychiatrique le 31 mars, après avoir été mise en cause pour ses articles critiques des autorités.


“L’acharnement des autorités contre Forbes Kazakhstan, Ratel.kz et Ardak Achim envoie un effrayant signal d’intimidation à leurs collègues, dénonce Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF. La répression ne résoudra pas les inconnues auxquelles le pays fait face. Il est grand temps que les autorités kazakhes cessent de persécuter les journalistes et les blogueurs.”


Interpellations et perquisitions en série


Les perquisitions aux locaux de Forbes Kazakhstan et de Ratel.kz se sont soldées par la saisie de nombreux ordinateurs, téléphones et documents. Le rédacteur en chef adjoint de Forbes Kazakhstan, Alexandre Vorotilov, a été interpellé, tout comme le rédacteur en chef de Ratel.kz, Marat Assipov, son adjoint Sapa Mekebaev, et une chroniqueuse, Anna Kalachnikova. Tous ont été relâchés dans la soirée après interrogatoire. Les domiciles de ces journalistes ont aussi été perquisitionnés, tout comme l'appartement du fondateur de Ratel.kz, Guennadi Benditski, décédé en décembre dernier.


Les autorités ont confirmé le lendemain que les deux médias faisaient l’objet d’une plainte pour “diffusion de fausses nouvelles”, un chef d’accusation passible de cinq ans de prison, déposée par l’ancien ministre des Finances, Zeïnoulla Kakimdjanov. Le nom de l’ancien ministre figurait dans une série d’articles portant sur son rôle présumé dans différentes affaires de corruption.


Zeïnoulla Kakimdjanov n’a eu de cesse de poursuivre les médias ces dernières années. Forbes Kazakhstan et Ratel.kz avaient déjà été condamnés à une amende record de 50 millions de tenge (environ 128 000 euros) en avril 2017, et obligés de supprimer leurs articles à son sujet. Le procès s’était tenu à huis-clos, les défendeurs étant interdits de couvrir le procès et de le commenter, même sur les réseaux sociaux. Bien que les journalistes soulignent que leurs articles se fondaient sur des documents publics et officiels, la peine avait été confirmée en appel.


Titre économique, Forbes Kazakhstan n’est pas particulièrement connu pour ses critiques à l’encontre des autorités. Déjà bloqué à plusieurs reprises au Kazakhstan, Ratel.kz compte parmi les sites d’information les plus populaires du pays. Il est de nouveau bloqué depuis le 30 mars, à la suite d’une plainte déposée par un procureur local contre son rédacteur en chef. La rédaction n’a pas été convoquée à l’audience. La page Facebook qui permettait à Ratel.kz de continuer à publier a été bloquée à son tour le 4 avril.


Une blogueuse envoyée en asile psychiatrique


Le traitement d’Ardak Achim rappelle les pires méthodes de répression soviétiques : la blogueuse a été placée en hôpital psychiatrique par la justice, le 31 mars à Chymkent. La mesure lui a été annoncée par un inspecteur de police qui l’avait convoquée pour interrogatoire. Elle a été transférée directement à l’asile depuis le commissariat. Ardak Achim avait été interpellée et son domicile perquisitionné deux semaines plus tôt, dans le cadre d’une enquête ouverte contre elle pour “incitation à la haine”. Un juge local avait expliqué sa mise en examen par les “articles négatifs à l’encontre des autorités” qu’elle aurait publiés sur Facebook.


Economiste, Ardak Achim s’est rendue populaire dans la région pour ses posts relatant diverses violations des droits humains et de l’Etat de droit. Elle a attiré l’attention au niveau national en février, en protestant contre un projet gouvernemental d’impôt sur les auto-entrepreneurs.


Le Kazakhstan occupe la 157e place dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2017, établi par RSF. Les principaux médias d’opposition nationaux ont tous été fermés en 2012.