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3 juin 2020 - Mis à jour le 4 juin 2020

Lettre ouverte : RSF et quatre ONG interpellent la Première ministre bangladaise sur l’alarmante aggravation de la situation de la liberté de la presse

Sheikh Hasina occupe le poste de Première ministre depuis janvier 2009 (photo : Indranil Mukherjee / AFP).
Face à une inquiétante recrudescence des atteintes physiques et judiciaires contre les reporters et dessinateurs de presse au Bangladesh, cinq organisations de défense de la liberté de l’information, bangladaises et internationales, interpellent la cheffe du gouvernement pour lui demander des actions concrètes visant à garantir un libre exercice du journalisme.

Madame Sheikh Hasina

Première ministre

Gouvernement de la République populaire du Bangladesh

Prime Minister’s Office

Old Sangsad Bhaban Tejgaon

Dhaka-1215, Bangladesh

 

 

Dacca, Londres et Paris,

le 2 juin 2020

 

 

Madame la Première ministre,

 

“Le gouvernement croit fermement à la liberté de la presse.” Ces mots sont les vôtres. Vous les avez prononcés, le 19 novembre 2018, en marge d’une remise de fonds à un organisme de protection des journalistes en difficulté. Avant d’ajouter : “Personne ne peut dire qu’on n’a jamais réduit quiconque au silence ; on n’a jamais fait ça, et on ne le fait toujours pas.”

 

Force est de constater, Madame la Première ministre, que la réalité des faits contredit âprement ces affirmations. Depuis ces déclarations, votre pays a perdu cinq places dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF. En 2020, le Bangladesh se situe à la 151e places sur 180 pays. Et une inquiétante accumulation de violations de la liberté de la presse constatées ces dernières semaines nous fait craindre que votre pays perde à nouveau des places l’année prochaine.

 

Durant le seul mois de mai 2020, au moins 16 journalistes et blogueurs ont été l’objet de poursuites au motif de la Loi sur la sécurité numérique de 2018. Parmi eux, le dessinateur et caricaturiste Ahmed Kabir Kishore a été arrêté le 6 mai par le Bataillon d’action rapide, l’agence anti-terroriste de votre pays. En fait de terrorisme, son seul crime est d’avoir publié une série de caricatures de personnalités politiques intitulée “La vie au temps du corona”. Actuellement sous les verrous, il risque la prison à vie.

 

La plupart des autres journalistes poursuivis dans ce cadre le sont pour avoir simplement révélé des informations qui ont déplu à certains responsables politiques locaux.

 

Depuis le début du confinement imposé dans votre pays, au moins treize reporters ont par ailleurs fait l’objet de violences qui, pour plusieurs d'entre eux, ont entraîné de graves blessures. Ce fut notamment le cas pour le journaliste Shah Sultan Ahmed, qui a dû faire face, le 1er avril, à 25 individus armés de barres de fer, lesquels l’ont roué de coups. Ce type d’attaques est d’autant plus choquant qu’il a été ordonné par un responsable politique local, qui agissait en représailles à un reportage dénonçant des détournements d’aide alimentaire d’urgence envoyés par votre gouvernement dans le cadre de la lutte contre les effets de la pandémie.

 

Selon le décompte de RSF, six autres journalistes ont dû faire face à des déchaînements de violence similaires, pour avoir enquêté sur des cas de prévarication de responsables de canton chargés de délivrer les dotations humanitaires.

 

Dans le contexte de l’actuelle “‘infodémie’ de désinformation”, pour reprendre le terme des Nations unies, les journalistes bangladais sont en première ligne pour apporter aux citoyens de votre pays une information fiable et indépendante.

 

Il n’est pas tolérable qu’ils soient ainsi l’objet de violences et de harcèlement. Il appartient à votre gouvernement de garantir le libre exercice du journalisme, et de faire en sorte que les reporters puissent mener à bien leur mission sans crainte de représailles physiques ou judiciaires.

 

C’est l’objet d’un premier courrier que Reporters sans frontières vous a adressé le 22 mai dernier, et auquel nous attendons une réponse. Une absence de réaction de votre part à cette nouvelle lettre reviendrait à renier votre affirmation selon laquelle “[vous] ne réduisez personne au silence”. Il en va de la crédibilité de l’Etat de droit et de la démocratie bangladais.

 

Nous invitons donc votre gouvernement et vous-même à :

 

  • Vous assurer que les attaques physiques perpétrées contre des reporters ne restent pas impunies, en veillant à ce que l’Avocat général lance les enquêtes nécessaires pour que les responsables et les commanditaires soient arrêtés et jugés pour leurs actes.
  • Demander l’abandon des poursuites abusives adressées contre les journalistes, blogueurs ou dessinateurs de presse au motif de la Loi sur la sécurité numérique de 2018.
  • Réformer votre arsenal législatif sur la liberté de la presse afin qu’il soit en conformité avec les engagements pris par votre gouvernement devant les instances internationales, et notamment devant les Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le 14 mai 2018. A ce titre, il convient d'amender la loi sur la sécurité numérique et d’envisager la rédaction d’une loi sur la protection des journalistes.

 

Nous nous tenons à votre disposition pour entamer un dialogue afin de parvenir à ces objectifs, et vous prions d'agréer, Madame la Première ministre, l’expression de nos salutations.

 
  

Terry Anderson

Directeur exécutif

Cartoonists Rights Network International (CRNI)


Christophe Deloire

Secrétaire général

Reporters sans frontières (RSF)

 

Dre Syeda Aireen Jaman

Présidente

Forum for Freedom of Expression, Bangladesh (FExB)

 

Zahirul Islam Khan

Président

Ain O Shalish Kendra (ASK)

 

Patrick Lamassoure (Kak)

Président

Cartooning For Peace (CFP)