Actualités

14 février 2002 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Lettre ouverte à Monsieur Silvio Berlusconi, Président du Conseil


L'Italie est sur le point de devenir le seul Etat de l'Union européenne et la seule grande démocratie occidentale où l'ensemble des médias audiovisuels du pays, privés comme publics, sont contrôlés, directement ou indirectement, par le pouvoir en place.
mise à jour - 1 mars 2002 Le 28 février, la chambre des députés du Parlement italien a adopté le projet de loi sur le conflit d'intérêts voulue par Silvio Berlusconi, Président du Conseil. La loi lui permet de conserver la propriété de son empire dans les médias, à la condition qu'il n'exerce pas de responsabilité directe en étant président du Conseil. Aucune sanction n'est prévue en cas de manquement à ce devoir. RSF dénonce cette nouvelle étape dans la mainmise sur les médias privés et publics par les autorités. Monsieur le Président, L'Italie est sur le point de devenir le seul Etat de l'Union européenne et la seule grande démocratie occidentale où l'ensemble des médias audiovisuels du pays, privés comme publics, sont contrôlés, directement ou indirectement, par le pouvoir en place. A quelques jours du remplacement du conseil d'administration de la télévision publique (RAI), et alors qu'est actuellement discuté au Parlement le texte censé résoudre le conflit entre vos activités d'homme d'affaires et celles de chef du gouvernement, nous vous demandons solennellement aujourd'hui de prendre toute la mesure de la gravité de cette situation, sans précédent pour un pays démocratique. Le 16 février, le conseil d'administration de la RAI, nommé par le précédent gouvernement de centre gauche, démissionnera et sera probablement remplacé par une équipe majoritairement proche de la coalition au pouvoir que vous dirigez. Vous contrôlez déjà, par l'intermédiaire de la holding Fininvest, le premier groupe de télévision privé italien, Mediaset, fort des trois principales chaînes privées nationales du pays. Vous êtes également l'un des actionnaires de contrôle du groupe Mondori, l'un des principaux groupes italiens de presse et d'édition. Vous vous étiez engagé, en mai 2001, à résoudre le conflit entre vos intérêts dans le groupe audiovisuel Mediaset et vos fonctions de chef de l'exécutif. Or, le projet de texte présenté par votre gouvernement, et actuellement discuté au Parlement, se limite à prévoir la création d'une autorité chargée de veiller à ce que les responsables gouvernementaux ne prennent pas de décisions favorisant leurs intérêts privés. En revanche, il ne remet nullement en cause votre autorité et votre influence sur le groupe Médiaset, qui demeure votre propriété, et dont les trois chaînes de télévision sont dirigées par des responsables qui vous sont proches et dévoués. Dans ces conditions, les trois autres chaînes de télévision du pays, les trois télévisions publiques de la RAI, jouent un rôle fondamental pour maintenir le pluralisme de l'information audiovisuelle en Italie. Vous avez indiqué vouloir "rester en dehors" de la procédure de nomination du prochain conseil d'administration de la RAI. Il fait néanmoins peu de doute que le prochain conseil sera majoritairement composé de personnalités proches des partis du gouvernement. Les présidents des deux chambres qui nommeront les prochains membres du conseil d'administration sont tous les deux directement issus de la coalition au pouvoir. Par ailleurs, M. Umberto Bossi, numéro trois du gouvernement et leader du parti populiste et fédéraliste La Ligue du Nord, a d'ores et déjà réclamé pour son parti l'un des cinq postes du conseil de la RAI "pour que ses idées soient exprimées" à la télévision. Les noms de plusieurs de vos proches ont été évoqués comme les personnalités les plus susceptibles d'être nommées à la direction générale de la RAI. Même dans le cas où l'usage attribuant certains postes de responsabilités à des représentants de l'opposition est respecté dans les trois chaînes publiques, les prochaines nominations obéiront vraisemblablement à des considérations politiques visant à renforcer la représentation des partis du gouvernement. Dans ces conditions, l'indépendance et le pluralisme de l'information audiovisuelle en Italie se trouveraient directement et gravement mis en cause, d'une façon inédite dans l'Italie de l'après-guerre, et créeraient une situation - nous insistons à nouveau sur ce point - sans précédent et inacceptable pour une démocratie occidentale. C'est pourquoi nous vous demandons, dans vos fonctions de chef de l'exécutif, et compte tenu des responsabilités particulières que vous impose votre contrôle des télévisions privées du pays, de renoncer à la politique traditionnelle du partage politique des postes clefs à la RAI. Nous vous demandons de rechercher les moyens de renforcer les garanties d'indépendance des trois chaînes de la télévision publique italienne, et de confier, à cet effet, à un organisme ou une autorité indépendante la responsabilité de dégager des propositions en la matière. Nous vous demandons, enfin, de vous engager publiquement à préserver le pluralisme de l'information audiovisuelle en Italie jusqu'aux prochaines élections générales de 2006. En espérant que vous porterez une attention particulière à ces remarques, je vous prie d'agréer, Monsieur le Président, l'expression de ma haute considération. Robert Ménard Secrétaire général