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21 mars 2017 - Mis à jour le 21 avril 2017

Les journalistes étrangers persona non grata au Venezuela

Expulsions, confiscation de matériel, censure… La presse internationale doit faire face à de nombreux obstacles pour réaliser son travail d’information au Venezuela. Reporters sans frontières (RSF) appelle le gouvernement de Nicolas Maduro à ne pas obstruer la mission des journalistes.

L’expulsion pure et simple… C’est ce qui est arrivé aux deux journalistes brésiliens, Leandro Stoliar et Gilzon Souza de Oliveira, respectivement reporter et cameraman pour la chaîne Record TV, en février 2017, alors qu’ils enquêtaient au Venezuela sur l’affaire de corruption Petrobras, et plus particulièrement sur les liens entre l’entreprise Odebrecht (BTP) et certaines autorités publiques vénézuéliennes. Ils sont rapidement arrêtés par la Sebin (Servicio Bolivariano de Inteligencia), le service d’espionnage et de contre-espionnage du gouvernement vénézuélien, puis placés en détention pendant plus de 10 heures. “Je me suis senti comme un prisonnier, un criminel”, témoignera plus tard Leandro Stoliar. Après plusieurs interrogatoires musclés, pendant lesquels ils sont traités de “terroristes d’état” et menacés de rester “à jamais“ prisonniers, les deux journalistes se font confisquer leur matériel et sont renvoyés au Brésil, via le Pérou.


Journalistes refoulés à l’aéroport


Depuis le mois d'août 2016, plus de 20 journalistes ou collaborateurs de médias, d’au moins neuf nationalités différentes, ont été empêchés de pénétrer sur le sol vénézuélien et expulsés de l’aéroport international de Maiquetia (à une vingtaine de kilomètres de Caracas). La raison officielle invoquée : des problèmes bureaucratiques et/ou migratoires. La plupart de ces expulsions ont eu lieu les jours précédents les grandes manifestations dans les rues de Caracas, convoquées par les partis d’opposition au gouvernement.


C’est ainsi qu’avant la grande manifestation du 1er septembre 2016, une équipe de cinq journalistes de la chaîne TV Al Jazeera, dont Teresa Bo, Lagmi Chávez et John Holman s’est vu expulser le lendemain de son arrivée. Même sort pour la correspondante du quotidien français Le Monde Marie-Eve Detoeuf, jugée ‘non admissible’ et son entrée non conforme aux règles migratoires locales, ou encore pour les correspondants colombiens César Moreno (Radio Caracol), Dora Glottman (Caracol TV) ainsi que les correspondants américains John Otis (NPR) et Jim Wyss (Miami Herald).


Le 26 octobre 2016, les journalistes péruviens Ricardo Burgos, Armando Muñoz, Leonidas Chávez et Ricardo Venegas, de la chaîne TV mexicaine Televisa, venus couvrir des nouvelles manifestations, sont renvoyés dans leur pays. Le même jour, le photographe argentin Rodrigo Abd de l’agence AP est aussi empêché d’entrer au Venezuela. Quelques jours plus tard, le reporter américano-canadien Joshua Partlow, travaillant pour le Washington Post se voit refuser l’entrée sur le territoire au motif d’un visa de travail non conforme, alors qu’il s’était rendu à de nombreuses reprises au Venezuela lors des mois précédents.

Le 11 décembre 2016, c’est au tour du journaliste français Bernard de la Villardière (M6), venu réaliser un reportage sur la vie quotidienne à Caracas avec une équipe de cinq journalistes (quatre Français et un cameraman suisse) d’être raccompagné vers l'avion du retour sans la moindre explication. Ses demandes de visa de presse lui ayant été refusées, le journaliste et son équipe espéraient passer avec un simple visa touristique.


Enfin, le 22 janvier 2017, le journaliste espagnol Aitor Sáez, correspondant pour la chaîne allemande Deutsche Welle (DW), est à son tour expulsé sans aucune explication.


“RSF ne peut croire que ces innombrables expulsions sont le seul fait de négligences administratives de la part des journalistes étrangers, déplore Emmanuel Colombié, directeur du Bureau Amérique latine de l’organisation. L’absence de justification ou l’incohérence des raisons invoquées par les douanes pour refuser leur accès au territoire instaure un climat de malaise et constitue une menace pour la liberté d’information. Alors que le Venezuela traverse depuis plus d’un an une grave crise économique et politique, le travail des journalistes, et plus particulièrement de la presse étrangère, est primordial et ne doit sous aucun prétexte être entravé par les autorités vénézuéliennes.


Contacté par RSF, Humberto Marquez, président de l’association pour la presse étrangère au Venezuela (Apex) assure que les agents publics présents dans les aéroports agissent souvent “de manière discrétionnaire’. Parfois ils invoquent l’absence de facture associées au matériel professionnel, d’autres fois le fait que les consulats des pays d'origine des journalistes n’ont pas prévenu le ministère des Communications et de l’Information vénézuélien (Minci). Toutes les informations officielles sur l’accréditation de journalistes étrangers au Venezuela sont disponibles sur le site du Minci.


Cette absence de facture a par exemple permis d’expulser la journaliste vénézuélienne Kay Guerrero, vivant aux Etats-Unis et productrice pour CNN, le 28 août 2016, à quelques heures de la grande manifestation du 1er septembre. Ce jour là, accompagnée de son caméraman Peter Kavanagh, Kay Guerrero se fait confisquer son matériel de tournage à l’aéroport, et n’a d’autres moyens pour le récupérer que de quitter immédiatement le pays.


CNN privée de signal et censurée


Le 6 février dernier, la diffusion par CNN espanol d’une vaste enquête intitulée “Pasaportes en la sombra” (“Des passeports dans l’ombre”), décrivant un réseau présumé de trafic illégal de passeports et de visas entre le Venezuela et des ressortissants irakiens et impliquant notamment l’actuel vice-président vénézuélien Tareck El Aissami a déclenché une réaction en chaîne. Le 12 février, le président Maduro accusait publiquement CNN de manipulation de l’information et de propagande de guerre, déclarant avec virulence: « Je veux que CNN quitte le Venezuela, dehors ! ».Trois jours plus tard, le 15 février 2017, la Conatel, organe de régulation officiel des télécommunications, suspendait sans préavis le signal de la chaîne, et mettait fin à la diffusion de CNN dans le pays. Une censure largement condamnée par la presse vénézuélienne, et par l’Organisation des Etats d’Amérique (OEA) qui dénonçait dans la foulée une “attaque contre la liberté d’expression, la démocratie et le droit à l’information du peuple vénézuélien”.


Rappelons qu’en décembre 2015, à l’occasion des législatives, les correspondants étrangers ont été contraints de signer une “charte de bonne conduite” afin de ne pas se faire retirer leur accréditation.


Le Venezuela est classé 139e sur 180 pays au Classement sur la liberté de la presse établi par RSF en 2016.