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11 août 2021 - Mis à jour le 4 octobre 2021

Le gouvernement cambodgien s’arroge le droit de juger l’éthique journalistique pour mieux étouffer les médias

Le ministre de l'information Khieu Kanharith a annoncé le 2 août 2021 la création d'un comité de suivi des pratiques déontologiques journalistiques (photo : ministère cambodgien de l'Information / RSF).
Le ministère de l’Information vient d’annoncer la création d’un comité de suivi des pratiques déontologiques journalistiques. Reporters sans frontières (RSF) dénonce l’absence totale d’indépendance, de transparence et de responsabilité de cet organe qui, en l’état, s’apparente clairement à un nouvel outil de censure.

Un tribunal gouvernemental chargé de juger de l’éthique journalistique… C’est la dernière trouvaille du ministère de l’Information cambodgien, qui a officiellement présenté, le 2 août dernier, la création par ses soins d’un Comité de suivi des pratiques déontologiques du journalisme. 


L’objectif officiel de cet organe : “Examiner les plaintes du public contre les journalistes et les organes de presse” et “se rapprocher des différents ministères pour fournir des orientations aux journalistes sur leur façon de se comporter”, pour reprendre les termes publiés dans la presse pro-gouvernementale. De fait, le comité se réserve surtout le droit de convoquer et de sanctionner tout journaliste ou média dont le travail déplairait au gouvernement. 


Selon les informations recueillies par RSF, l’organe est en réalité composé de quinze membres, dont onze fonctionnaires des ministères de l’Information et de l'Intérieur. Seule concession faite à la société civile, le comité prévoit la présence de quatre représentants d’associations de journalistes, dont Nop Vy, directeur de l’Alliance des journalistes du Cambodge (CamboJA).


Censure et intimidation


Contacté par RSF, ce dernier estime que la composition du comité, en l’état, pose clairement problème : “S’il est compétent pour décider de limiter la liberté des journalistes, le comité doit intégrer à parts égales des membres du gouvernement et des représentants des journalistes. Si ce n’est pas le cas, c’est inacceptable.“


“Il est parfaitement sain, dans une démocratie, que les médias soient tenus redevables des contenus qu’ils produisent, reconnaît le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Mais ne soyons pas dupe ! Ce comité éthique agira sans la moindre indépendance face au gouvernement, sans la moindre transparence quant aux décisions qu’il rendra, et sans le moindre recours possible pour les journalistes qu’il pourra sanctionner. En d’autres termes, il s’agit là, clairement, d’un nouvel outil de censure et d’intimidation déployé par le gouvernement du Premier ministre Hun Sen pour faire taire tout média qui oserait mettre en question sa politique.”


Plusieurs journalistes cambodgiens, interrogés par RSF, s’inquiètent déjà des conséquences de la mise en place de ce comité d’éthique. “Selon quels critères se prononcera-t-il lorsqu’il va sanctionner un journaliste ? s'inquiète par exemple Min Pov, journaliste pour la Voix de la démocratie (Voice of Democracy, VOD), l’un des derniers médias indépendants du pays. Certains organes de presse qui osent mettre en cause les actions du gouvernement sont déjà placés sur liste noire !” 

 

Guerre impitoyable


“Le travail de ce comité devrait être pris en charge par un institut indépendant, complète  Sineat Yon, un journaliste indépendant qui travaille, notamment, pour VOD, Al-Jazeera, le Telegraph et le South China Morning Post. Le gouvernement devrait plutôt s’assurer que les journalistes puissent exercer librement, et ne pas utiliser le code pénal à leur encontre.” 


En début d’année, RSF a dénoncé la mise en place d’une grande muraille de l’information sur internet. Avant cela, l’organisation avait publié un rapport sur “la presse indépendante réduite en ruines” au Cambodge, à la suite d’une guerre impitoyable lancée il y a quatre ans par le clan du Premier ministre Hun Sen contre la liberté de la presse. 


Le Cambodge se situe à la 144e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.