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8 mars 2019

Le gouvernement américain opère une surveillance secrète sur des journalistes à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique

ARIANA DREHSLER / AFP
Reporters sans frontières (RSF) s’interroge sur la légalité d'une base de données secrète du gouvernement américain sur des journalistes qui ont suivi une caravane de migrants d’Amérique centrale. Ces journalistes ont été suivis et signalés afin qu’ils fassent l’objet d’un deuxième contrôle à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Dans certains cas, les autorités ont même divulgué leurs passeports pour des signalements. Le Service des douanes et de la protection des frontières doit immédiatement cesser cette atteinte au Premier amendement et à l’indépendance journalistique.

Le gouvernement des États-Unis a créé une base de données secrète sur des journalistes, des activistes et d’autres personnes qu’il estime devoir être contrôlés  lors de leur passage aux postes frontaliers de la région de San Diego, selon des documents que s’est procuré la chaîne d’information NBC 7de San Diego, publiés le 6 mars. Parmi les personnes fichées par la police des Frontières, figurent près de 60 personnes, dont 10 journalistes, nord-américains pour la plupart, qui ont suivi ou aidé la caravane de migrants parvenue à la frontière en provenance du Honduras. D’après les interviews et des documents obtenus par la chaîne d'information NBC KNSD-TV, des agents ont interrogé ou arrêté au moins 21 d’entre elles. Certaines ont constaté que leur passeport avait fait l’objet de signalement et au moins trois photojournalistes se sont vus refuser l'entrée au Mexique.

 

Les documents, qui datent de début janvier, ont été utilisés par des agents du Service des douanes et de la protection des frontières (Customs and Border Protection, ou CBP), de la police de l’immigration et de la douane (Immigration and Customs Enforcement, ou ICE), des patrouilles frontalières des Etats-Unis (US Border Patrol), du département d’enquête de la Sécurité intérieure (Homeland Security Investigations) et du Federal Bureau of Investigation (FBI) à San Diego. Plusieurs personnes ont déclaré à NBC Newsque les agents qui les avaient arrêtées pour un deuxième contrôle les ont informées que leur interrogatoire entrait dans le cadre d'une « enquête de sécurité nationale », reflétant les affirmations du CBP selon lesquelles les personnes figurant sur cette liste devaient être interrogées afin d’en savoir plus sur les violences qui avaient éclaté à la frontière en novembre, en la présence de journalistes, de militants, d’avocats et d’autres personnes.

 

Les documents comprennent des photos de ces personnes issues de leur passeport ou de leur compte de réseau social, des renseignements personnels dont leur date de naissance, leur « pays d’origine » et leur rôle présumé relatif à la caravane, et si les autorités avaient placé une alerte sur leur passeport. La photographie de certaines d’entre elles était barrée d’un « X », ce qui signifiait qu’elles avaient été arrêtées, interrogées ou que leur visa avait été révoqué par un fonctionnaire. De plus, un dossier a été créé sur chaque individu. Deux des dossiers communiqués à la chaîne d'information étaient étiquetés du nom de journalistes qui avaient également été listés comme devant faire l’objet d’un deuxième contrôle, sans qu’aucun détail supplémentaire n’ait été fourni. Un autre dossier, celui d’une avocate travaillant pour un centre de droit des migrants et des réfugiés, incluait des détails précis comme le modèle de sa voiture, le nom de sa mère, son historique professionnel et celui de ses déplacements.


"La surveillance des journalistes dans ce domaine est probablement illégale et constitue un abus de pouvoir absolu de la CBP, et cela confirme les soupçons exprimés de manière officieuse par un nombre croissant de journalistes, à savoir que le gouvernement américain surveille leurs activités," déclare Daphne Pellegrino, responsable du plaidoyer pour le bureau RSF d’Amérique du Nord. "Les journalistes ne peuvent pas être arrêtés pour être interrogés juste parce qu’ils font leur travail, pas plus qu’ils ne peuvent être utilisés par les autorités fédérales pour mener leurs enquêtes. Nous allons rencontrer le CBP aux côtés d’autres associations de journalistes et nous leur demanderons de veiller à faire cesser cette surveillance ciblée des journalistes à la frontière."

 

Un rapport publié en octobre par le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) signale les cas de 37 journalistes ayant été arrêtés collectivement plus de 110 fois pour un deuxième contrôle. Depuis, RSF, le CPJ, le Comité des journalistes pour la liberté de la presse et d’autres associations de journalistes ont engagé des discussions avec le CBP sur leurs préoccupations communes concernant les contrôles aux frontières.

 

Les Etats-Unis occupent le 45erang sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2018.