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18 novembre 2021

La Pologne va-t-elle devenir le seul pays de l’Union européenne à emprisonner une journaliste pour son travail ?

Katarzyna Włodkowska / FB
La reporter de Gazeta Wyborcza Katarzyna Włodkowska risque 30 jours de prison ferme pour son refus de dévoiler la source de son article sur l’assassinat du maire de Gdansk en 2019. Reporters sans frontières (RSF) appelle à l’abandon des poursuites entamées contre la journaliste qui n’a fait que son travail.

Le parquet de Gdansk a engagé une procédure qui peut conduire une journaliste de Gazeta Wyborcza en prison. Pour l’instant, Katarzyna Włodkowska a simplement reçu, le 5 novembre dernier, l’ordre de payer une amende de 500 zlotys (environ 108 euros) pour avoir refusé, quelques jours auparavant, de divulguer l’identité d’une source citée dans son article sur le meurtre du maire de Gdansk. Formellement accusée “d’avoir éludé sans fondement le témoignage”, la journaliste - épaulée par son média - refuse de se plier à la sanction financière. Cependant, si l’amende est infligée une deuxième fois et que Katarzyna Włodkowska campe sur sa position, elle pourra alors être condamnée par un tribunal à une peine de prison allant jusqu’à 30 jours. 


Le secret des sources est un élément non-négociable de la liberté de la presse et de la déontologie du journalisme. RSF exprime son soutien indéfectible à Katarzyna Włodkowska qui le respecte à la lettre, déclare le responsable du bureau UE/Balkans de RSF, Pavol Szalai. RSF condamne les pressions judiciaires exercées à l’égard de la journaliste en raison de son travail, incompatibles avec un cadre juridique démocratique, et met la Pologne en garde contre l’emprisonnement d’une reporter qui représenterait une exception terrible dans l’Union européenne.”


Si Katarzyna Włodkowska révélait l’identité du témoin cité dans son article, celui-ci pourrait être exposé à des attaques ou des poursuites de la justice polonaise, qui est hautement politisée. L'enquête de la journaliste, selon laquelle le meurtre du maire de Gdansk, Paweł Adamowicz, pourrait être était prémédité, nuit à l’image du parti au pouvoir Droit et justice qui avait mené à l’encontre de l’élu - son adversaire politique - une campagne de dénigrement avant son assassinat en 2019. Transformée en organe de propagande du parti, la télévision publique TVP avait prononcé le nom du maire 1800 fois au cours de l’année.


A ce stade, l’enquête semble exclure un acte prémédité pour privilégier la thèse d’un meurtre commis par un individu psychologiquement fragile. 


Selon la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, seul “un impératif prépondérant d’intérêt public” peut justifier d’obliger un journaliste à révéler l’identité de sa source, et à condition que cette demande soit “raisonnablement proportionné(e) à la poursuite du but légitime visé.” Jusqu’à présent, ces éléments n’ont pas été démontrés par les autorités polonaises : lorsque la cour d’appel de Gdansk a ordonnée à Katarzyna Włodkowska la divulgation de sa source le 15 octobre dernier, elle s’est contentée d’expliquer que c’était “pour le bien du système judiciaire qui le requiert”. 


De leur côté, la journaliste et Gazeta Wyborcza vont déposer une plainte pour protester contre cette amende auprès d’un tribunal. 


Ce n’est pas la première fois que la journaliste est visée par des pressions judiciaires pour ses enquêtes sur le meurtre du maire de Gdansk. En février 2020, le procureur de la ville a ouvert une enquête criminelle contre la reporter pour violation du secret de l’instruction. Des poursuites, dénoncées par RSF, qui peuvent aboutir à une peine de deux ans de prison. 


La Pologne se situe à la 64e place sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2021.