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23 février 2021

La journaliste indienne Barkha Dutt abusivement poursuivie pour un reportage sur le meurtre de deux mineures

Barkha Dutt, lors d’un reportage mené à l’hôpital Guru Teg Bahadur de New Delhi, le 12 juin 2020. Une enquête de la police de l’Uttar Pradesh a été ouverte contre elle le 19 février 2012 (photo : Prakash Singh / AFP).
Après son reportage sur deux jeunes filles assassinées, la journaliste indienne Barkha Dutt s’est vue reprocher par la police d’avoir affirmé que les deux jeunes filles avaient été victimes de violences sexuelles, alors même qu’elle n’a fait aucune mention de cette information. Reporters sans frontières (RSF) dénonce un cas de harcèlement judiciaire sans fondement et demande au parquet l’abandon des procédures engagées.

Une “tentative de harcèlement”, de la “pure intimidation”... C’est en ces termes que la journaliste indienne Barkha Dutt a décrit auprès de RSF l’ouverture d’une information judiciaire contre elle, dimanche 21 février, par la police de l’Uttar Pradesh, en Inde du Nord. Collaboratrice régulière du Washington Post, elle est aussi responsable de la chaîne d’information sur Youtube MoJo Story


C’est un reportage consacré à la mort de deux mineures issues du groupe des dalits (auparavant appelés “intouchables”), disparues mercredi dernier et retrouvées empoisonnées dans un champ du district d’Unnao, qui aurait déclenché la plainte de la police.


Officiellement, l’information judiciaire a été ouverte contre le compte Twitter @themojostory administré par Barkha Dutt - ainsi que contre sept autres comptes du même réseau social, dont ceux de plusieurs personnalités politiques qui avancent que les deux jeunes filles auraient été victimes de violences sexuelles - ce que n’affirme à aucun moment le reportage de MoJo Story. Or, c’est précisément ce que lui reproche la police.


Plus précisément, la journaliste serait coupable d’une “provocation gratuite dans le but de créer des émeutes”, au motif de l’article 153 du Code pénal, qui prévoit une peine d’un an de prison. En fait de provocation, le reportage se contente de recueillir le témoignage de membres de la famille des deux jeunes filles assassinées. Ils déclarent notamment que la police aurait fait pression sur eux pour accélérer leur crémation. 


Amalgame


Barkha Dutt a demandé à consulter une copie de cette information judiciaire, ce que la police lui a refusé, empêchant de fait la journaliste de contester la plainte sur le plan judiciaire.


“La police crée volontairement un amalgame entre des commentaires politiques non vérifiés et le travail journalistique rigoureux fourni par MoJo Story, dénonce le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Il s’agit clairement d’un cas de harcèlement judiciaire qui vise à faire taire toute enquête indépendante sur cette affaire. Nous appelons le parquet de l’Uttar Pradesh à refermer immédiatement cette information judiciaire, qui ne repose sur aucun élément crédible et viole par ailleurs le code de procédure pénale en refusant à Barkha Dutt l’accès au dossier.”


Cette affaire est pour le moins sensible, cinq mois après “l’affaire du viol d’Hathras”, du nom d’un autre district de l’Uttar Pradesh, devenu tristement célèbre dans toute l’Inde en septembre dernier, après avoir été le théâtre d’une sordide affaire d’agression sauvage et de viol collectif sur une jeune fille de 19 ans, elle aussi issue du groupe des dalits.


Blocage

 

Après qu’elle a succombé à ses blessures, la police avait incinéré son corps en hâte, soulevant l’hypothèse qu’elle avait voulu détruire toute preuve. Dans la foulée, ils avaient bloqué l’accès au district pour empêcher les journalistes de recueillir le témoignage de la famille.

 

A l’époque, comme elle l’avait décrit dans un tweet, Barkha Dutt avait tenté de contourner le blocage mis en place par la police en marchant plusieurs kilomètres à travers champs, avant d’être finalement interceptée par des policiers qui l’ont placée dans leur fourgon et renvoyée hors de la zone interdite. 


L’Inde occupe la 142e position sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2020 par RSF.