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9 septembre 2010 - Mis à jour le 20 janvier 2016

La “guerre médiatique” peut encore être arrêtée


La relation, depuis 2003, entre le gouvernement Kirchner, représenté par Cristina Kirchner depuis 2007, et la presse reste controversée. Malgré l’autorisation accordée, à la fin du mandat de Néstor Kirchner, au groupe Clarín d’intégrer à son holding les fournisseurs de télévision câblée Cablevisión et Multicanal, le gouvernement a très vite mis en cause la situation de monopole du groupe, qui possède plus de trente entreprises, toutes liées aux médias. Parmi celles-ci figurent le quotidien Clarín, le plus grand tirage national, La Razón, de distribution gratuite, La Voz del Interior, premier journal de la province de Córdoba, Los Andes, de même envergure dans la province de Mendoza, et l’unique journal sportif, Olé. Le groupe Clarín est également propriétaire de Canal 13, Radio Mitre, et possède des parts de l’agence d’information privée DYN. De plus, le groupe est actionnaire majoritaire de Papel Prensa, qui est devenu l’un des principaux motifs de discorde entre sa propriétaire Ernestina Herrera de Noble et le pouvoir exécutif. L’affaire Papel Prensa Papel Prensa est la principale entreprise de fabrication de papier journal en Argentine. Elle représente 70% du marché national. Propriété du groupe Clarín à hauteur de 49%, l’entreprise, grâce à sa position dominante, gère et tarifie les biens de production sans aucun contrôle. L’Etat possède quant à lui 27,46% des parts de la société et La Nación les 22% restants. Selon la Bourse du commerce de Buenos Aires, Papel Prensa a vendu, en juin 2010, entre 70 et 80% de sa production aux entreprises rattachées aux actionnaires majoritaires, ce qui en fait un fournisseur quasi exclusif de Clarín, La Nación et de leurs entreprises. Ainsi, peu de publications écrites peuvent honorer le prix fixé par les plus grands journaux du pays. Le gouvernement s’est attaqué à ce monopole en proposant au Congrès un projet de loi régulant Papel Prensa. Pour légitimer son initiative, il a élaboré un rapport qui révèle de présumées irrégularités dans la vente de l’entreprise à ses actuels propriétaires sous la dernière dictature militaire. Sous le titre “Papel Prensa : la vérité” et à l’appui de témoignages de Lidia Papaleo, la femme de l’ancien propriétaire de la société David Graiver, et du prête-nom de Graiver, Rafael Ianover, ce document fait état de pressions alors exercées par la junte militaire pour que Papel Prensa soit cédée à Clarín, La Nación et La Razón, journal ensuite absorbé par Clarín. David Graiver est décédé le 7 juillet 1976, peu après le coup d’Etat, dans un accident aérien au Mexique. Au début de l’année suivante, les associés du groupe Graiver furent détenus arbitrairement et leurs biens confisqués. Au début de ce mois de septembre 2010, la présidente Cristina Kirchner a sollicité le secrétaire des droits de l’Homme, Eduardo Duhalde, pour qu’il saisisse la justice, afin de déterminer si des crimes contre l’humanité ont été commis afin de forcer la vente. En parallèle, les législateurs proches du pouvoir ont élaboré le projet de loi et le groupe Clarín et La Nación se sont alliés à l’opposition pour dénoncer l’attitude du gouvernement comme une “attaque envers la liberté de la presse”. Les principales pages des deux journaux ainsi que la chaîne Todo Noticias, propriété de Clarín, mettent en doute la version officielle de l’histoire. Isidoro Graiver, frère de David, a été entendu par la justice et, selon le quotidien, a affirmé qu’il n’avait jamais été menacé pour céder les actions de l’entreprise. “Il a complètement discrédité la version défendue par le gouvernement quant aux irrégularités de l’opération”, lisait-on dans l’une des dernières éditions de Clarín. Mais le conflit entre le couple présidentiel et la presse proche de l’opposition s’est répercuté sur d’autres terrains. L’offensive des Kirchner contre le groupe de presse a pris à la fois une dimension médiatique, juridique et politique. Trois ans après la signature d’un contrat pourtant avalisé par son prédécesseur et mari, la présidente Cristina Kirchner a obtenu de son ministre de l’Economie, Amado Boudou, l’annulation de la tutelle de Clarín et Multicanal sur Cablevisión. Aux yeux du gouvernement, ces entreprises avaient acquis une quantité d’actions supérieure à celles qu’elles possédaient déjà, et qui en faisaient les détenteurs, de façon directe ou indirecte, d’environ 60% et 40% respectivement, des actions de Cablevisión. Dans ce cadre, le fournisseur Internet Fibertel, dépendant de Cablevisión, a également été touché. Le gouvernement lui a retiré sa licence en raison d’un “fonctionnement illégal”. De nouveau, les députés d’opposition ont critiqué la décision du gouvernement en alléguant un “harcèlement contre ceux qui pensent différemment”. Le contexte de la loi SCA La loi sur les Services de communication audiovisuelle (SCA) reste l’initiative la plus discutée. Après approbation parlementaire, en octobre 2009, la SCA qui, selon ses promoteurs, entend démocratiser le marché des fréquences, a remplacé l’ancienne réglementation héritée de la dictature. La 1er septembre, le pouvoir exécutif a pris une nouvelle décision polémique en soumettant la loi à un décret d’application en urgence, l’entrée en vigueur du texte étant suspendue du fait de l’existence de plusieurs recours judiciaires à son encontre. L’opposition a dénoncé une “violation de la justice” de la part du gouvernement en essayant, jusqu’à présent sans succès, de faire bloquer l’application du texte par le Congrès. Les protestations de partisans des Kirchner se sont alors multipliées pour tenter d’effrayer le géant médiatique. Pendant que l’ex-président critiquait le groupe Clarín dans chaque discours qu’il prononçait, des militants proches du gouvernement recouvraient les murs de Buenos Aires de slogans qui allaient rester dans les mémoires : “Toute l’information = Tout négatif” et le non moins frappant “Clarín ment”. Les employés du “grand journal argentin” retiendront également l’invasion, en septembre 2009, de deux cents inspecteurs du fisc (AFIP), entrés dans les locaux du groupe pour contrôler les bilans financiers. L’événement est survenu lors de l’examen de la loi SCA. Le football stratégique Le programme “Fútbol para todos” (“Football pour tous”) a également créé l’effervescence sur le marché de la communication. Avant la naissance de ce programme, en septembre 2009, la retransmission du football argentin (toutes divisions confondues) était monopolisée par l’entreprise Televisión Satelital Codificada (TSC), propriété de Torneos y Competencias (TYC) et de Clarín à parts égales. Les matchs les plus importants étaient codés et les abonnés du câble devaient payer un supplément pour pouvoir regarder les matchs. Après signature d’un nouveau contrat avec l’Etat, l’Association du football argentin (AFA) a écarté TSC en dépit des plaintes qui auraient pu survenir. Actuellement, l’AFA reçoit 600 millions de pesos (120 millions d’euros) de la part de l’Etat pour la retransmission des matchs de première division. Selon plusieurs études, “Fútbol para todos” coûte à l’Etat un peu plus de 1,5 peso par citoyen et par mois. CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS Autour de la loi SCA La liberté de la presse, en tant que liberté éditoriale, ne se confond pas avec la défense des intérêts économiques des médias. Surtout les plus importants. La loi SCA s’attaque effectivement à la situation de quasi-monopole de certains groupes de presse argentins, un quasi-monopole qui pose un réel problème de pluralisme. Mais la SCA n’a pas pour objectif, même de façon détournée, de réduire les groupes de presse concernés au silence. Elle ne traduit pas davantage un projet gouvernemental de coercition et d’accaparement des médias audiovisuels dans le but de créer un oligopole aux ordres du chef de l’État. Il n’y a pas eu non plus de censure ou de fermeture de médias sur ordre du gouvernement. La situation argentine n’est pas celle du Venezuela. Personne n’a intérêt à entretenir cette confusion, à la fois fausse et dangereuse. L’évolution législative en Argentine correspond à la voie empruntée par d’autres pays de la région (Uruguay, Brésil, Équateur, bientôt Bolivie), confrontés eux aussi à une traditionnelle surconcentration médiatique. Cette évolution, qui inclut parfois la dépénalisation des délits de presse comme en Argentine, se double de la mise en place de médias publics jusque-là faibles ou inexistants. Le développement d’un service d’information public - dans la mesure où son indépendance est respectée par le pouvoir qui le promeut - ne pose pas non plus de problème de principe. La loi SCA doit conserver son but de corriger les déséquilibres du paysage audiovisuel, particulièrement prégnants en Argentine, et d’assurer une meilleure répartition des fréquences entre médias privés, médias publics en développement et médias communautaires. C’est pourquoi nous soutenons ce texte, comme l’ont fait les rapporteurs spéciaux pour la liberté d’expression de l’ONU et de l’OEA. Fruit d’une large réflexion au sein de la société et voté dans les règles à la majorité du Congrès, il doit être appliqué avec comme corollaire une distribution équitable de la publicité officielle. La garantie d’impartialité doit être la même dans l’attribution des fréquences. Dans les deux cas, sous l’égide d’une autorité de régulation indépendante et incluant des représentants des médias et de la société civile. Autour des affaires Papel Prensa et Fibertel Les accusations portées par le gouvernement contre le groupe Clarín dans l’affaire Papel Prensa sont d’une extrême gravité et renvoient à la pire période de l’histoire du pays. Nous n’avons pas à nous prononcer sur le fond de ce dossier en l’absence de preuves définitives à charge ou à décharge. C’est à la justice argentine, indépendante et souveraine, de se prononcer et pas au pouvoir exécutif. Nous regrettons qu’une telle affaire ait nourri la contre-attaque du gouvernement face à Clarín et La Nación alors que l’enjeu pour lui était autre. De même, nous estimons trop rapide et brutal le non-renouvellement de la licence du fournisseur d’accès Fibertel, adossé au groupe Clarín. Une négociation était possible, via une mise en conformité avec la loi si nécessaire. Prise dans un agenda aussi rapproché, cette mesure passe pour de l’acharnement contre le groupe de presse. De façon générale, le gouvernement a commis la faute de répliquer aux groupes de presse dominants en mélangeant plusieurs domaines (économique, politique, éditorial…). Cette méthode s’est vérifiée ailleurs en Amérique latine et elle alimente, hélas, la confrontation. La ligne éditoriale d’un média est une chose. Le travail quotidien de ses employés, une autre. Le passé et le passif de sa direction, une troisième. Les journalistes de Clarín et de La Nación n’ont pas à subir de stigmatisation de la part du pouvoir. C’est pourtant ce qui est advenu sous la présidence de Néstor Kirchner (2003-2007), qui refusait toute conférence de presse à la Casa Rosada, ou avec l’envoi de 200 fonctionnaires du fisc au siège de Clarín, le 10 septembre 2009. Désigner la presse comme “ennemie” ne résout rien et expose la profession à de nouveaux risques. Tout pouvoir démocratique doit accepter la critique publique, même acerbe. Un aspect du dossier Papel Prensa retient notre attention. Il n’est pas souhaitable qu’un seul groupe de presse détienne à lui seul la moitié des actions de l’entreprise unique de fourniture du papier journal et pratique une tarification sans régulation. Cette régulation est nécessaire, toujours au nom du pluralisme et de la répartition équitable des moyens de publication. Dans le souci de suivre au plus juste cette situation, Reporters sans frontières publiera prochainement l’interview d’un représentant de chaque partie. Nous voulons croire que la “guerre médiatique” peut être arrêtée.