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20 mai 2020 - Mis à jour le 11 août 2020

Indonésie : le reporter Diananta Sumedi jeté en prison suite à une plainte déposée par un géant de l’huile de palme

Le journaliste Diananta Putra Sumedi a été arrêté le 4 mai pour “incitation à la haine”, et mis en prison dans l'attente de son procès (photo : Fikri / Kanalkalimantan.com).
Arrêté le 4 mai, le journaliste est poursuivi pour diffamation après la parution d’un article sur des expropriations illégales sur l’île de Bornéo. Reporters sans frontières (RSF) exige sa liberation immédiate et l'abandon des accusations qui le visent.

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Actualisation :

Diananta Putra Sumedi a finalement été condamné, le 10 août 2020, à trois mois et demi de prison pour incitation à la haine et violation de la déontologie journalistique. Les juges du tribunal du district de Kotabaru ont estimé que le journaliste avait enfreint l’article 28 de la loi sur l’information et les transactions électroniques. RSF dénonce une décision qui s’apparente à un inquiétant acte d’intimidation, et qui est d’autant moins acceptable que le litige qui opposait le reporter au groupe Jhonlin, sur lequel il avait enquêté, avait auparavant été réglé devant le conseil de la presse.

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Il risque six ans de prison. Responsable du site d’information BanjarHits.id, et correspondant du journal d’investigation Tempo, Diananta Putra Sumedi a été arrêté lundi 4 mai par la police du Sud-Kalimantan, une province du centre de l'archipel indonésien, pour “incitation à la haine”, au titre de l’article 28.2 de la loi dite “Informasi dan Transaksi Elektronik” (ITE), censée réguler l’information en ligne. 


Son interpellation fait suite à une plainte déposée par le géant indonésien de l’huile de palme, le groupe Jhonlin. Celui-ci reproche au journaliste la parution, en novembre 2019, sur BanjarHits.id, puis sur la plate-forme d'information collaborative Kumparan, d’un reportage consacré à l’accaparement, par une filiale du groupe industriel, de terres appartenant à trois villages dayak, du nom de l’une des ethnies qui peuplent les forêts denses de Bornéo. 


Dans la foulée de cette parution, le groupe Jhonlin a alors porté l’affaire devant le Conseil de la presse indonésien, le Dewan Pers, censé régler ce genre de litige hors des tribunaux. Après qu’un témoin cité dans l’article, représentant de l’ethnie dayak, a renié l’une des citations qui lui sont attribuées, BanjarHits.id et Kumparan ont chacun publié un correctif.


Message terrifiant


Les choses auraient pu en rester là. Mais le groupe Jhonlin a ensuite déposé une plainte contre Diananta Sumedi au pénal - ce qui, aux yeux de la police, a justifié son interpellation. Interrogé sur son maintien en détention, un porte-parole de la police l’a justifié en affirmant qu’il était “nécessaire parce que Diananta Sumedi pourrait continuer à écrire des articles sur cette affaire [s’il était libéré]”.


“Ecrire des articles sur des litiges en cours constitue justement la base du journalisme et, accessoirement, c’est aussi l’un des meilleurs moyens de les résoudre en bonne intelligence, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Nous appelons le gouverneur du Sud-Kalimantan, Sahbirin Noor, à ordonner la libération immédiate et inconditionnelle de Diananta Putra Sumedi. Le harcèlement dont le journaliste est la cible envoie un message terrifiant à toute la profession : ‘N’enquêtez pas sur les activités d’un des principaux producteurs d’huile de palme du pays, ou vous finirez en prison’.”


Suspicions


Ce n’est pas la première fois qu’un reporter qui enquête sur des expropriations liées aux plantations de palmiers à huile dans cette région est arrêté. En 2018, dans ce même Sud-Kalimantan, une autre filiale groupe Jhonlin, la société MSAM, avait déposé plainte pour diffamation contre Muhammad Yusuf. Ce journaliste, qui avait enquêté sur un conflit entre un géant de l’huile de palme et des populations autochtones, avait trouvé la mort alors qu’il se trouvait en détention, cinq semaines après son interpellation. 


Cette affaire avait alors éveillé de lourdes suspicions sur l’indépendance des institutions du Sud-Kalimantan, dans la mesure où le gouverneur de cette province, Sahbirin Noor, n’est autre que l’oncle du magnat qui possède la société MSAM, incriminée dans les articles du reporter. 


L’Indonésie occupe la 119e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2020.