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17 juin 2021

Inde : trois journalistes risquent neuf ans de prison pour avoir partagé une vidéo sur Twitter

Le cofondateur du site Alt News Mohammed Zubair (à gauche), L’éditorialiste du Washington Post Rana Ayyub (au centre) et l’auteure Saba Naqvi (photos : Twitter - Tania Cristofari / Contrasto - Jindal Global University).
Les trois journalistes sont accusés d’avoir fomenté une “conspiration criminelle” après avoir posté des commentaires sur la vidéo d’un homme malmené par d'autres individus. Reporters sans frontières (RSF) exige de la police de l’Uttar Pradesh, à l'origine de l’accusation, de retirer immédiatement cette plainte absurde.

L’opération confine clairement au harcèlement. La police de Ghaziabad, une ville située en banlieue de New Delhi, et rattachée à la province de l’Uttar Pradesh, en Inde du nord, a ouvert une information judiciaire, mardi 15 juin dans la soirée, contre trois journalistes : l’éditorialiste du Washington Post Rana Ayyub, l’auteure Saba Naqvi, et l’un des fondateurs du site d’information Alt news, Mohammed Zubair. A cette liste il faut ajouter trois personnes morales : un autre célèbre site d’investigation, The Wire, ainsi que le réseau social Twitter et sa branche indienne.


Tous sont accusés d’avoir mené une “conspiration criminelle”. En fait de conspiration, ils ont simplement relayé sur Twitter des informations relatives à une vidéo tournée à Ghaziabad, et devenue virale dimanche soir. On y voit un homme décrit comme musulman, sévèrement battu par plusieurs individus qui lui rasent la barbe et l’obligent à chanter le “Jai Shri Ram”, un chant hindou devenu cri de ralliement des extrémistes religieux.


Avant que les journalistes accusés par la police commentent cette vidéo sur Twitter, elle a été abondamment échangée sur les plus grands médias du pays, comme le Times of India.


Harcèlement judiciaire


Pourtant, selon la police de l’Uttar Pradesh, ces tweets suffisent à ordonner l’arrestation des journalistes, en vertu de plusieurs articles du code pénal indien invoqués dans l’acte d’accusation, dont RSF a pu consulter une copie : “incitation à l’émeute” ou à “l’antagonisme entre différents groupes”, actes de “provocation contre les sentiments religieux”, troubles à l’ordre public, “intentions communes” en vue d’accomplir un crime... Au total, selon les recherches menées par RSF, chacun risque une peine cumulée de neuf ans et six mois de prison.


“L’information judiciaire ouverte par la police de l’Uttar Pradesh ne repose sur absolument aucun élément tangible, et relève clairement du harcèlement judiciaire, déclare le responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF, Daniel Bastard. Nous appelons le premier ministre de l’Etat, Yogi Adityanath, à retrouver un semblant de crédibilité en ordonnant l’abandon immédiat des charges qui pèsent contre les journalistes visés par cette plainte absurde.”

 

Ce n’est pas la première fois que Rana Ayyub est désignée comme cible par des forces de l’ordre. En novembre 2019, RSF avait fermement condamné le comportement de la police d’Amethi, une ville également située dans l’Uttar Pradesh, qui avait menacé la journaliste de poursuite judiciaire à la suite d’un message sibyllin sur les réseaux sociaux. Une menace qui s’était accompagnée d’une effroyable campagne de haine en ligne et d’appels au meurtre. 


L’Inde se situe à la 142e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2021 par RSF.