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21 août 2018 - Mis à jour le 30 août 2018

Inde : RSF demande l'interdiction d'une milice anti-journalistes liée à la droite nationaliste hindoue

Le groupe "India Against Biased Media" se dit apolitique, mais un petit tour sur le profil Twitter de son fondateur laisse peu de doute sur ses affinités politiques (crédit : DB / RSF).
Une plate-forme en ligne constituée de militants pro-gouvernement a lancé la semaine dernière une campagne contre les journalistes qui publient des informations jugées “biaisées”. RSF appelle les autorités indiennes à interdire cette milice et à garantir l’intégrité physique et professionnelle des acteurs de l’information visés par elle.

Expurger toute information “fausse ou biaisée” et dénoncer ceux qui en seraient responsables... C’est le programme pour le moins radical que s’est donné une organisation qui a révélé son existence sur Twitter la semaine dernière sous le nom “L’Inde contre les médias partiaux”, et qui recrute des volontaires autour du mot-dièse #IABM (India Against Biased Media).


Selon l’un de ses cofondateurs, Vipul Saxena, cette milice en ligne vise à dénoncer tout journaliste qui publierait des “contenus biaisés qui heurtent les sentiments religieux du peuple pour troubler l’harmonie sociale”. La démarche est pour le moins explicite, comme il l’explique dans un tweet : “Si les barons des médias pensent que #IABM est là pour tuer le messager, eh bien oui, nous tuons le messager, mais [...] nous tuons celui qui dissémine des mensonges et des peurs et qui mérite donc ce traitement.”


La plate-forme se dit apolitique, mais un petit tour sur le profil de Vipul Saxena sur Twitter laisse peu de doute sur ses affinités : on y voit un immense portrait de Narendra Modi. L’homme se vante d’ailleurs d’être suivi par le Premier ministre indien sur le réseau social. Le groupe affirme par ailleurs vouloir purger tout propos “anti-national” et “anti-gouvernement”, sans faire de distinction. Les journalistes identifiés par les “justiciers” de IABM sont l'objet de harcèlement en ligne, de coups de téléphone malveillants, de dénonciation à leur employeur et de dépôt de plaintes pour sédition auprès de juridictions disséminées dans tout le pays.


Silence assourdissant


“Nous appelons le gouvernement indien à interdire ce groupe qui appelle ouvertement au meurtre, et dont la violence verbale contre les journalistes fait peser de sérieuses menaces sur leur sécurité physique", déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF.


“Les phénomènes de harcèlement contre les reporters indiens qui ne suivent pas la ligne du parti au pouvoir atteignent des proportions alarmantes. Face à cela, le silence des autorités est proprement assourdissant. A moins d’un an des élections générales, les journalistes doivent pouvoir s’exprimer sans crainte pour leur intégrité physique ou professionnelle, sans quoi la démocratie indienne ne sera plus qu’une lointaine illusion.”


Le harcèlement en ligne des journalistes par les milieux nationalistes hindous est particulièrement préoccupant en Inde, où il peut se traduire par l’assassinat, comme ce fut le cas il y a moins d’un an pour Gauri Lankesh.


Les trois affaires pour lesquels les membres de IAMB affirment avoir lancé des poursuites ces derniers jours épousent clairement l’idéologie de l’Hindutva, la doctrine de l’extrême-droite hindoue dont s’inspire le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti au pouvoir. Une vingtaine de plaintes visent plusieurs journalistes ayant publié des informations sur la récente attaque à l’arme à feu contre le leader étudiant Umar Khalid, bête noire des nationalistes hindous.


De même, le journaliste indépendant Dhruv Rathee est visé par près de 25 plaintes pour avoir critiqué le Premier ministre dans une vidéo sur Youtube. Bien qu’elle ne soit pas journaliste, IAMB s’en est pris également à l’actrice Swara Bhaskar, qui fait face à un nombre similaire de poursuites pour avoir tweeté une photo montrant des exactions l’armée indienne au Cachemire.


“Donner une leçon”


L’émergence de cette milice en ligne intervient dans un contexte inquiétant concernant l’indépendance éditoriale des journalistes qui abordent les questions relatives au Premier ministre et au BJP.


Plus tôt dans le mois, deux journalistes de la chaîne ABP News, le rédacteur en chef Milind Khandekar et le présentateur de l’émission d’information Master Stroke, Punya Prasun Bajpai, ont été contraints de démissionner après que leur direction leur a demandé de cesser tout propos ou reportage critique du gouvernement et du Premier ministre. Un troisième journaliste de la chaîne, Abhisar Sharma, a été mis à pied pour avoir contesté des instructions similaires.


Punya Prasun Bajpai a expliqué dans une interview comment le ministère de l’Information et de l’Audiovisuel, ainsi que l’appareil du BJP, ont fait pression sur la direction de la chaîne pour imposer leur “diktat” : brouillage des signaux satellitaires, retrait de contrats publicitaires par des groupes privés proches du pouvoir… Une semaine avant la “démission forcée” des deux journalistes, le chef du BJP, Amit Shah, avait déclaré au Parlement qu’il allait “donner une leçon à ABP News.


L’Inde se situe en 138e position sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2018.