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19 février 2021 - Mis à jour le 17 mars 2021

Inde : le consortium The Times Group réclame une somme astronomique au site Newslaundry pour deux vidéos satiriques

L'émission TV Newsance et sa présentatrice Manisha Pande (centre) sont l'objet d'une pression étouffante de la part du Times Group (image : Daniel Bastard / RSF).
En amont de la prochaine audience prévue dans le cadre d’une plainte en diffamation du mastodonte des médias The Times Group contre le portail d’information indépendant Newslaundry, Reporters sans frontières (RSF) appelle la justice indienne a déclarer irrecevable cette absurde action en justice.

Un milliard de roupies, soit 11,4 millions d’euros, pour deux innocents commentaires satiriques… C’est la somme astronomique qu’exige le consortium Bennett, Coleman and Company Limited (BCCL), plus connu sous le nom de The Times Group, à travers son action contre deux émissions web produites Newslaundry, site d'information et d’enquête sur les médias. La prochaine audience dans cette affaire de diffamation est prévue le 22 février prochain.


Selon la plainte au civil déposée le 19 janvier dernier devant la Haute Cour de Bombay, les avocats de The Times Group accusent le site d’avoir terni l’image du directeur de la rédaction Navika Kumar et du rédacteur en chef Rahul Shivshankar de la chaîne “tout info” du groupe, Times Now TV.


En question, un épisode de l’émission hebdomadaire satirique TV Newsance, diffusé le 12 octobre dernier par Newslaundry : la présentatrice, Manisha Pande, y ironise sur le traitement que Times Now TV a réservé à “l’affaire Rhea Chakraborty” - du nom d’une actrice de Bollywood abusivement accusée d’avoir incité au suicide un collègue acteur, Sushant Singh Rajput, et clouée au pilori dans certains médias grand public. 


“Ne pas confondre ironie et diffamation”


The Times Group reproche également à Newslaundry une autre émission, en date du 4 décembre, dans laquelle le présentateur, qui se fait appeler Meghnad S., explique comment plusieurs chaînes de télévision ont récemment tenté de truquer les résultats des mesures d’audimat. Durant l’émission, entre autres journalistes de télévision, une photo de Navika Kumar apparaît en médaillon. 


Les avocats de The Times Group, qui n’ont pas répondu aux sollicitations de RSF, estiment que ces deux vidéos sont “fausses, sans fondement et hautement diffamatoires”. En plus de l’amende d’un milliard de roupies, ils exigent le retrait des deux émissions et des excuses publiques. 


Nous appelons les juges de la Haute Cour de Bombay à déclarer irrecevable la plainte absurde déposée par The Times Group, déclare le responsable du bureau Asie-pacifique de RSF, Daniel Bastard. Au-delà de la satire, le travail fourni par les journalistes de Newslaundry repose sur des faits irréprochables, et il convient de ne pas confondre ironie et propos diffamatoires.


"Dans une démocratie, il est sain que la presse enquête sur elle-même. En ayant déposé cette plainte, la direction de The Times Group empiète dangereusement sur la liberté d’expression et joue clairement contre le camp de la liberté de la presse.”


“La satire pour avancer des faits”


Contacté par RSF, le représentant légal de Newslaundry, Me Nipun Katyal, assure que le site ne se pliera à aucune des demandes du consortium. “Les allégations qu’il avance sont sans fondement, affirme-t-il. En tant que portail spécialisé dans l’actualité des médias, c’est le travail de mon client de critiquer ces derniers et de révéler leurs défaillances.”


Pour sa part, la présentatrice Manisha Pande confirme auprès de RSF que chaque émission fait l’objet de recherches complètes et repose sur des faits : TV Newsance est une émission de critique des médias qui repose sur l’humour et la satire pour avancer des faits, explique-t-elle. Cela aurait dû être évident pour les avocats de The Times Group, s’ils avaient lu les avertissements diffusés à chaque début d’épisode.” 


Elle poursuit : “Nous avons simplement révélé comment The Times Group a couvert l’affaire [du suicide de l’acteur] Sushant Singh Rajput, et les questions déontologiques et journalistiques que cela pose. Nous ne savons pas trop ce qu’entendent les avocats du Times Group quand ils disent que notre émission va ‘au-delà du domaine de la satire’, sourit la journaliste. Mais il sera sûrement amusant de les voir développer cette notion devant le tribunal.”


Bien que Me Swaraj Jadhav, avocat de The Times Group, ait indiqué son numéro de téléphone sur la plainte qu’il a formellement déposée, il reste injoignable. RSF a pu contacter un autre membre de l’équipe de défense du consortium, Me Vijay Hiremath, mais celui-ci s’est refusé à tout commentaire.


L’Inde occupe la 142e position sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2020 par RSF.