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8 octobre 2020 - Mis à jour le 15 octobre 2020

Inde : l’arrestation d’un reporter pour sédition, symptomatique des entraves grandissantes imposées au travail des journalistes en Uttar Pradesh

Des membres des forces de police montent la garde, le 3 octobre 2020, pour boucler le village de Bool Garhi, où habite l’adolescente victime du viol d’Hathras. Les journalistes sont interdits d’accès à cette zone devenue interdite (photo : Pawan Sharma / AFP).
Correspondant basé à New Delhi, Siddique Kappan a été arrêté et placé en détention provisoire pour 14 jours, alors qu’il tentait de couvrir ce qui est devenu en Inde “l’affaire du viol d’Hathras”. Reporters sans frontières (RSF) exige sa libération immédiate et la fin des entraves intolérables qui empêchent les reporters de couvrir ce sujet d’intérêt public.

Accusé de sédition, il risque la prison à vie. Le journaliste Siddique Kappan, correspondant à New Delhi de plusieurs organes de presse s’exprimant en malayalam, une langue du sud de l’Inde, a été arrêté lundi dernier à une station de péage de Mathura, dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, en Inde du nord. 


La police l’a présenté hier, mercredi 7 octobre, devant un juge qui a décidé de le placer en détention provisoire pour quatorze jours. D’après la plainte déposée contre lui, Siddique Kappan est accusé, notamment, de “lever des fonds pour commettre des actes terroristes” ou de “promouvoir des sentiments anti-nationaux”. 


En fait d’acte terroriste, le journaliste était simplement parti en reportage pour le site d’information Azhimukham, ce que son rédacteur en chef a publiquement confirmé. Accompagné de trois autres individus, il se dirigeait vers le district d’Hathras, situé à une quarantaine de kilomètres de Mathura.


Affaire sordide 


Ce nom est devenu tristement célèbre dans toute l’Inde depuis le 14 septembre, après qu’il eut été le théâtre d’une sordide affaire d’agression sauvage et de viol collectif sur une jeune fille de 19 ans issue de la caste des dalits, anciennement appelés “intouchables”.


“Ne nous y trompons pas : il apparaît clair que l’accusation portée contre Siddique Kappan ne vise qu’à l’empêcher de faire son travail, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. 


"Pire, son arrestation est un message glaçant envoyé par la police de l’Uttar Pradesh à l’ensemble des reporters : il y a des choses sur lesquelles vous ne devez pas enquêter, et il vous en coûtera cher si vous osez persister en ce sens. Kappan Siddique doit être libéré sur-le-champ, et les journalistes doivent pouvoir librement enquêter sur l’affaire du viol de Hathras.”


Après qu’elle eut finalement succombé à ses blessures le 29 septembre, l’adolescente d’Hathras a été incinérée en hâte, au milieu d’un champ avec de l’essence, dans la nuit du 30, par la police de l’Uttar Pradesh, qui n’a pas autorisé sa famille à récupérer le corps pour pratiquer les rites funéraires de leur communauté. Les policiers ont vraisemblablement voulu détruire toute preuve. 


Pseudo-conspiration


Et de fait, par la voie de son directeur général, la police de l’Uttar Pradesh a assuré le lendemain que la jeune femme n’avait pas été violée. II a au contraire accusé les médias qui tentent de couvrir l’affaire de déformer la réalité et de se rendre complice d’une “grande conspiration”, et même d’un “complot international visant à briser l’harmonie sociale”.


La veille de l’arrestation de Siddique Kappan, la police de l’Etat a déposé une information judiciaire contre “les journalistes” en général - sans préciser davantage leur identité - pour “conspiration visant à diffamer le gouvernement”. Forte de 19 chefs d’accusation, elle va de la sédition à la conspiration criminelle, en passant par la tentative de répandre de la violence entre les castes. 


Un texte absolument symptomatique : tout est fait pour empêcher les médias de couvrir l’affaire. Les autorités de l’Uttar Pradesh ont imposé un couvre-feu total dans le village où vit la famille de la victime. La police a bouclé la zone, empêchant tout reporter d’approcher.


Musèlement


Une célèbre journaliste, Barkha Dutt, a décrit dans un tweet comment elle a tenté de contourner le blocage en marchant plusieurs kilomètres à travers champs, avant d’être finalement cueillie des policiers qui l’ont placée dans leur fourgon et renvoyée hors de la zone interdite. 


Selon la chaîne India Today, les autorités de l’Uttar Pradesh ont également piraté le téléphone de sa reportrice Tanushree Pandey, et ont fait fuiter des conversations qu’elle aurait entretenue avec la famille de la jeune fille assassinée, dans le but de la décrédibiliser.


“L’interdiction d’entrer dans le village pour les représentants des médias vise clairement à nous museler”, témoigne auprès de RSF Saurabh Sharma, un journaliste indépendant basé dans la capitale régionale, Lucknow. L’affaire du viol de Hathras est typique des difficultés grandissantes rencontrées par les reporters basés dans l’Uttar Pradesh pour mener leur travail à bien.


Mécanisme insidieux


“D’abord, il nous est absolument impossible de recueillir une déclaration officielle des fonctionnaires du gouvernement sur une affaire. Du coup, quand l’article sort, ils nous tombent dessus”, précise un autre journaliste, qui préfère rester anonyme. Il désigne par-là un mécanisme insidieux dans lequel des officiels du gouvernement refusent tout commentaire, puis déposent ensuite plainte contre les reporters qu’ils accusent de ne pas prendre leur point de vue en compte.


Et pour cause : “Les autorités ne coopèrent plus avec les journalistes pour avoir une version officielle. On ne cesse de les appeler. En vain”, tranche Saurabh Sharma.


Au début de la crise du Covid-19, en mars dernier, RSF avait révélé comment deux journalistes de l’Uttar Pradesh, Vijay Vineet et Subhash Rai, avaient été injustement accusés de désinformation par un maire de district, après un reportage sur les effets du confinement sur les franges les plus fragiles de la population.


Cinq ans de prison


Le 1er avril, c’est le site indépendant The Wire qui fut accusé d’avoir diffusé des “fake news” sur le Premier ministre Yogi Adityanath, et qui vaut à son rédacteur en chef, Siddharth Varadarajan d’être poursuivi, entre autres, pour désobéissance à un ordre émis par un fonctionnaire. Il risque jusqu’à cinq ans de prison..


Le 18 mai, le même Premier ministre Yogi Adityanath a lui-même porté plainte contre Ravindra Saxena, un reporter du portail d’information Today-24, suite à un reportage vidéo réalisé dans un centre de quarantaine du district de Sitapur, qui a déplu aux autorités. 


L’Inde se situe à la 142e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi en 2020 par RSF.