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3 mai 2018 - Mis à jour le 4 mai 2018

Etats-Unis : un journaliste détenu depuis un mois dans un centre de rétention

PAUL J. RICHARDS / AFP
Un journaliste salvadorien détenu depuis un mois dans un centre de rétention américain risque l'expulsion, après avoir été arrêté alors qu'il couvrait une manifestation contre les politiques d'immigration. Ses avocats pensent qu'il est dans le collimateur du gouvernement américain en raison de ses activités journalistiques. RSF demande sa libération dans les plus brefs délais.

Il y a tout juste un mois, le 3 avril 2018, le journaliste indépendant Manuel Duran Ortega a été arrêté et accusé de trouble à l’ordre public et d'obstruction d’une autoroute alors qu’il couvrait des manifestations dénonçant les politiques d’immigration à Memphis, dans le Tennessee, pour le compte de son site d’information en espagnol, Memphis Noticias. Les charges qui pesaient contre lui ont été levées mais Manuel Duran Ortega, un immigrant sans papiers du Salvador, a ensuite été remis aux services de l'immigration américaine (Immigration and Customs Enforcement, ICE), qui le détient depuis lors dans un établissement en Louisiane.


C’est très alarmant qu’un journaliste muni de sa carte de presse ait été arrêté lors d’un reportage et qu’il soit ainsi détenu depuis un mois par les services de l’immigration, déclare Margaux Ewen, directrice du bureau Amérique du Nord de RSF. Manuel Duran Ortega est venu aux Etats-Unis pour fuir son pays, où sa vie était en danger. Il s’est depuis fait connaître à Memphis par son travail sur des sujets controversés liés à la police locale et fédérale. Nous appelons le gouvernement américain à prendre en compte son travail journalistique et les conséquences que représenterait la déportation de ce journaliste d’investigation dans un pays où il est menacé de mort.


Manuel Duran Ortega a fui son pays pour les Etats-Unis en 2006 après avoir reçu des menaces de mort au Salvador. Journaliste pour une chaîne de télévision, il avait enquêté sur des affaires de corruption dans la police et au sein du système judiciaire. À Memphis, il a travaillé pour plusieurs radios et organes de presse, dont La Voz et Radio Ambiente, avant de créer le site Memphis Noticias. En 2007, il s’est vu délivrer une ordonnance d’expulsion après avoir laissé sans réponse une convocation au tribunal. Toutefois Manuel Duran Ortega a toujours assuré ne jamais avoir reçu la notification le priant de se présenter devant un juge. Le porte-parole de ICE, Bryan Cox, a pour sa part déclaré qu’”il était considéré comme un fugitif depuis cette date”.


Le Southern Poverty Law Center (SPLC), une organisation de défense des droits civiques qui représente Manuel Duran Ortega, a déposé une requête devant la cour fédérale le 13 avril pour sa libération, stipulant que le reporter avait été visé par le gouvernement américain dans le but de l’empêcher de faire des reportages et, donc, que son droit à la liberté d’expression ainsi que la liberté de la presse avaient été bafoués. Le SPLC précise que le travail de Manuel Duran Ortega portait notamment sur les mauvaises conditions de détention dans les établissements des services de l’immigration, les fusillades impliquant la police, et la collaboration entre la police locale et les services d’immigration.


Depuis son arrivée à Memphis, Manuel Duran Ortega avait eu de multiples interactions avec la police locale. Après la publication, en 2017, d’un article sur les méthodes de collaboration entre la police de Memphis et les services d’immigration ICE à un feu de signalisation, un officier de police lui avait envoyé un SMS lui demandant de retirer l’article et de se présenter devant un haut fonctionnaire de police.


La requête du SPLC rappelle également le climat de plus en plus dangereux qui règne au Salvador pour les employés des médias. Selon RSF, plusieurs médias, tels que Revista Factum ou El Faro, ont été victimes de menaces, d’intimidations et d’acharnement judiciaire après avoir rapporté des affaires d’abus de pouvoir et de violences policières. Seize journalistes ont par ailleurs été tués dans le pays depuis 1992 et la majorité des meurtriers jouissent encore aujourd’hui d’une impunité. La législation du Salvador ne garantit qu’une faible protection aux médias, et il est courant que des fonctionnaires harcèlent et menacent les journalistes qui tentent d’enquêter sur des affaires de corruption et sur les finances du gouvernement.


Manuel Ortega Duran n’est pas le seul journaliste étranger à être détenu par les services d’immigration et à risquer la déportation. Le journaliste mexicain Emilio Gutiérrez Soto et son fils de 24 ans, qui ont été arrêtés en décembre par les services d’immigration, se trouvent toujours dans un centre de rétention près d’El Paso, au Texas, en attente de la décision concernant leur demande d’asile.


Manuel Ortega Duran est également le second journaliste à avoir été arrêté par la police cette année aux Etats-Unis, selon le US Press Freedom Tracker. Le premier cas était celui d'un journaliste brièvement placé en garde à vue pour avoir parlé au téléphone dans le Sénat de l’Etat de New York.


Les Etats-Unis se trouvent à la 45ème place et le Salvador à la 66ème sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de presse établi par RSF pour 2018.


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