Actualités

13 avril 2018

Etats-Unis : la campagne anti-“fake news” des chaînes du groupe Sinclair menace leur indépendance éditoriale

Screenshot: Deadspin
Sinclair Broadcast Group, l’un des plus grands groupes audiovisuels des Etats-Unis, a imposé aux présentateurs de ses chaînes locales de participer à une campagne anti “fake news”. Cette campagne, qui dénonce les “fausses informations” relayées par les médias nationaux, menace l'indépendance éditoriale et la crédibilité de ces antennes locales.

Dans une vidéo diffusée le 31 mars, et devenue depuis virale, des dizaines de présentateurs de JT de chaînes locales appartenant au groupe Sinclair prononcent des discours identiques, dénonçant un certain parti pris des médias nationaux. Le contenu de ces discours, bien que diffusé durant les tranches d’informations de chaque antenne locale, a été dicté et imposé par le groupe Sinclair. Le script contient notamment le passage suivant : “Certains membres des médias nationaux utilisent leurs plateformes pour promouvoir leurs propres points de vue afin de contrôler ‘exactement ce que pensent les gens’... C’est extrêmement dangereux pour notre démocratie.” La diffusion de cette tirade fait partie d’un nombre de séquences imposées par le groupe aux chaînes locales ces derniers mois.


Bien que les représentants de Sinclair aient assuré qu’ils souhaitaient simplement démontrer “leur engagement à rapporter les faits”, cette campagne d’ampleur a été vivement critiquée, notamment par des membres du Congrès, des journalistes ainsi que par d’anciens et actuels employés de la société. Aaron Weiss, ancien directeur de l’information d’une chaîne de télévision du groupe, a notamment déclaré à CNN : “Le problème, c’est que Sinclair profite de la crédibilité que les présentateurs locaux se sont forgés au fil de dizaines d'années pour servir leurs desseins politiques”.


La récente décision de Sinclair de promouvoir une rhétorique anti-media à travers ses antennes locales durant les JT représente une menace pour l'indépendance éditoriale de ces chaînes et des journalistes. Cette campagne est d’autant plus préoccupante qu’elle se déroule sur les chaînes d’information locales, très influentes auprès du peuple américain”, a déclaré Margaux Ewen, directrice du bureau Amérique du Nord de RSF. Cela démontre de manière inquiétante que l’expression “fake news”, utilisée à longueur de temps par Donald Trump, est désormais répandue et sert à décrédibiliser toute couverture journalistique critique aux Etats-Unis.”


Selon un sondage Morning Consult/Politico de 2017, les électeurs font davantage confiance à leurs chaînes d’informations locales pour dire la vérité qu’aux médias nationaux. Le groupe Sinclair possède le plus grand nombre de chaînes de télévision locales aux Etats-Unis et la société a récemment proposé de racheter le conglomérat de médias Tribune Media pour 3.9 milliards de dollars. Le rachat de ce groupe permettrait à Sinclair de prendre la tête de 42 nouvelles chaînes de télévision, et de diriger ainsi plus de 200 antennes à travers le pays.


En réaction à cette campagne forcée, plusieurs employés ont exprimé leur désaccord, d’autres ont même démissionné, et au moins une des chaînes a refusé de diffuser la séquence en question. Par ailleurs, plusieurs employés, anciens et actuels, se sont exprimés dans les médias pour décrire leur environnement de travail, dans lequel il est difficile d’exprimer des réticences. Ils ont également pointé le fait qu’il était compliqué de quitter la compagnie.


De fait, Sinclair exerce souvent une influence éditoriale sur la couverture médiatique faite par ses filiales. Le groupe se permet notamment de supprimer des commentaires sur les plateformes en ligne avant même que les rédacteurs en chef n’aient eu le temps de s’en occuper. Certains employés des chaînes de télévision du groupe sont également contraints, par une clause de dommages-intérêts, de verser 40 % de leurs indemnités annuelles s'ils décident de quitter leur poste avant la fin de leur contrat. Une clause de non-concurrence les interdit par ailleurs de signer un contrat avec un concurrent dans une période de six mois après avoir fini leur mission auprès d’une filiale de Sinclair, selon des informations de Bloomberg. D’autres employés ont également révélé le contenu du guide des salariés de l’entreprise, lequel stipule que la société “peut surveiller, intercepter et examiner les activités de tout employé qui utilise les ressources électroniques et les systèmes de communication du groupe, sans avoir à l’en informer”. Si, selon des experts juridiques, il s’agit d’un langage couramment utilisé dans l'écriture de contrats, les employés du groupe ont affirmé au Huffington Post que l'atmosphère de travail qui règne dans les filiales de Sinclair les avait rendus “particulièrement attentifs” à ces politiques.


Les Etats-Unis se situent à la 43e place sur 180 pays, après avoir chuté de deux places par rapport à 2016, selon le classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2017.