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18 janvier 2018 - Mis à jour le 1 juin 2018

Etat des lieux de la liberté de la presse en Croatie : quelques améliorations, encore beaucoup de progrès à accomplir

La délégation rencontre la Présidente de Croatie Kolinda Grabar-Kitarović / © bureau de la Presidente de Croatie
Plusieurs représentants d’organisations de défense de la liberté de la presse se sont rendus à Zagreb en Croatie les 15 et 16 janvier pour faire un état des lieux de la situation des médias croates moins de deux ans après la précédente mission, conduite en juin 2016.

De retour à Zagreb pour une nouvelle mission de terrain, les représentants d’associations internationales de défense de la liberté de l’information, l’Organisation des médias du Sud-Est de l’Europe (SEEMO), l’Union européenne de radio-télévision (UER), le Centre européen pour la liberté de la presse (ECPMF), l'Association des journalistes européens (AEJ), la Fédération européenne des journalistes (FEJ) et Reporters sans frontières (RSF) constatent une légère amélioration de la situation, après avoir, lors de leur précédente mission, tiré la sonnette d’alarme sur la gravité de la situation des médias en Croatie.


Première constatation : la nouvelle coalition conservatrice-libérale au pouvoir (HDZ–HNS) estime que la liberté de la presse est un sujet de première importance pour un Etat membre de l’Union européenne, même “s’il y a encore beaucoup de chemin à faire,” estime Oliver Vujovic de SEEMO.


Le fait qu’une délégation d’observateurs se déplace à deux reprises dans le même pays de l’Union européenne en moins de deux ans laisse songer que la situation n’est pas très bonne”, souligne Pauline Adès-Mével de RSF qui remarque que “la position de la Croatie- aujourd'hui 74e au classement de la liberté de la presse de RSF -n'a cessé de baisser depuis l'entrée du pays dans l'Union européenne en 2013 avec une chute de 10 places en moins de 5 ans. Il faut donc espérer que la Croatie ne suivra pas la voie de la Bulgarie qui a amorcé sa chute dès lors qu'elle a rejoint l'Union européenne en 2007 et qui est aujourd'hui la plus mal placée des pays de l'Union au classement RSF.”


Un certain nombre de critiques ont été formulées lors des rencontres menées par la délégation avec la Présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović, la ministre croate de la Culture Nina Obuljen Koržinek, les syndicats, les organisations de journalistes, le régulateur des médias ou certains ambassadeurs.


Certains intervenants indiquent que la diffusion de reportages politiquement orientés ou l’interférence du gouvernement dans la gestion de la télévision publique HRT continuent d’être un véritable problème et constituent un obstacle à l’indépendance des médias en Croatie. Des dysfonctionnements ont été évoqués mais la délégation n’a pu obtenir de précisions, faute d’interlocuteurs, une “soudaine épidémie” ayant affecté l’ensemble de la direction de HRT et les membres d’une des associations de journalistes concernée par ces questions.


La télévision HRT subit de toute évidence des pressions politiques, mais ce n’est pas tout. Elle est aussi la cible de groupes d'intérêt qui cherchent à influer sur sa ligne éditoriale et à interférer dans sa gestion interne. “C’est le signe que le rôle et la fonction d’un média de service public pour l’ensemble de la société ne sont pas du tout reconnus,” explique Boris Bergant de l'UER. Une question sur laquelle la ministre de la Culture a promis de se pencher et de légiférer.



Certains interlocuteurs ont aussi évoqué l’influence croissante des discours de haine et des difficultés à les endiguer. Bien qu’aucun parti extremiste ne soit représenté au parlement croate, les attaques verbales violentes -y compris contre des journalistes- sont monnaie courante et envahissent l’espace public. “De fait, nous avons été étonnés d’apprendre que l’institution de régulation croate (le conseil des médias électroniques) n’avait pu retenir aucune des trente plaintes dénonçant des propos haineux qu’elle avait reçues au cours de l’année 2017. En 2016, une seule plainte a été qualifiée de discours haineux. Il est nécessaire que les autorités croates s’attèlent à ce problème”, a expliqué Sophie Albers Ben Chamo de l’ECPMF.


La délégation a demandé à la Présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović de faire tout son possible pour dénoncer clairement et publiquement tout ce qui s’apparente à des menaces.


La délégation a par ailleurs rendu hommage au travail de la police croate qui a multiplié récemment les arrestations de personnes qui s’en étaient prises physiquement à des journalistes. Cependant, il faut noter que les attaques physiques, les menaces et la cyberviolence contre les journalistes demeurent un problème majeur dans le pays.


Bien que la ministre de la Culture Nina Obuljen Koržinek ait annoncé un projet de loi sur les médias et un autre sur les médias électroniques, à ce jour, aucun plan concret n’a été défini par les autorités.


L’absence de soutien aux médias à but non lucratif pour lesquels les subventions gouvernementales ont totalement disparu avec le précédent gouvernement mériterait que les autorités se penchent sur leur sort.


La concentration des médias a aussi retenu l’attention de la délégation qui a constaté que la propriété des médias n’était pas transparente. “Un groupe étranger dont l’identité des propriétaires est inconnue contrôle quelques médias régionaux et locaux" a indiqué Otmar Lahodynsky de l’AEJ.



Les derniers éléments rassemblés par la délégation montrent enfin que les conditions de travail des journalistes ne se sont pas améliorées. Marijana Camovic de l’EFJ a expliqué “que les syndicalistes - qui ne sont pas représentés dans toutes les entreprises de presse- étaient souvent discriminés, parfois licenciés et que les accords collectifs n’existaient que dans un certain nombre de médias. De nombreux journalistes sont aussi empêchés d’écrire sur tel ou tel sujet.”


La préparation de cette mission d’enquête a été rendue possible grâce au travail mené par le partenaire de l’EFJ, l’union des journalistes croates (HND). La délégation a publié un rapport en juin 2018.