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3 mars 2011 - Mis à jour le 19 avril 2017

Entretien avec le magazine tchétchène Dosh


Nous avons rencontré Israpil Shovkhalov et Abdullkhazhi Duduev, rédacteurs en chef de Dosh, magazine trimestriel indépendant qui traite de l’actualité politique et sociale en Tchétchénie et dans le Caucase russe, en janvier 2011. Leur visite a été l’occasion de revenir sur la naissance et l’évolution du magazine, quelques semaines seulement après que Reporters sans frontières leur a versé une bourse d’assistance afin de soutenir la publication.


Pourquoi et comment avez vous créé le magazine Dosh ?


I et A : Avant la création de Dosh, en 2003, il n’existait aucun média écrit indépendant traitant de la vie politique et sociale dans les républiques du Caucase russe. Dosh est né de la volonté de lutter contre la désinformation orchestrée par les médias officiels locaux. Comme tous les citoyens originaires des républiques caucasiennes de Russie, nous étions fatigués de voir toujours relayés les mêmes stéréotypes, que le Caucase soit associé au mot “terrorisme”, bref, nous voulions faire connaître l’histoire de cette région.


Dosh s’est d’abord concentré sur la Tchétchénie, d’où nous sommes tous deux originaires. Mais au vu du succès du titre en Tchétchénie, comme dans les républiques voisines où les populations sont victimes de la même stigmatisation, nous nous sommes mis à traiter des cinq républiques russes du Caucase (Ingouchie, Daghestan, Tchétchenie, Ossiétie, Abkhazie).


Nous sommes aujourd’hui très fiers d’avoir fait de Dosh le seul titre non partisan abordant l’actualité et les questions qui animent les sociétés des républiques du Caucase. Dosh traite le bon, comme le mauvais des sociétés contemporaines caucasiennes.


Lorsque l’on observe l’origine géographique des personnes qui se connectent à notre site, on s’aperçoit que Dosh est lu aux Etats-Unis, en Israël, en Chine... La version papier est diffusée dans toute la Russie. Dosh est disponible dans tout le Caucase russe, en Ingouchie, en Ossétie, à l’aéroport de Grozni... Il est même présent à Moscou, notamment dans le kiosque de notre partenaire, Novaïa Gazeta, sur la place Pouchkine. On trouve aussi Dosh en Europe, à Bruxelles et à Paris, dans les locaux de Reporters sans frontières.


Au fil des années, notre activité s’est considérablement développée. Le tirage de la version russe de Dosh a doublé depuis 2003. Le magazine est aujourd’hui relié au “Centre d’initiative pour le Caucase” que nous avons fondé le 23 décembre dernier avec trois autres défenseurs des droits de l’homme. Le magazine devient la vitrine publique de cette organisation non gouvernementale. La ligne éditoriale ne change cependant pas. Dosh reste un média et pas une lettre d’information sur les activités du centre. Ce centre nous permet de devenir de véritables acteurs de la société civile russe. Sa création répond à l’absence de prise en compte des questions liées au Caucase par les centres de recherche sur les droits de l’homme russes.


La rédaction de Dosh est basée à Moscou, pas dans le Caucase, vous considérez vous comme un média en exil ?


I et A : Oui et non. Oui, dans la mesure où l’on a débuté à deux ce projet impensable en Tchétchénie ou dans toute autre République voisine. Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais nous n’avons jamais obtenu les autorisations nécessaires à l’ouverture d’un bureau. C’est d’ailleurs toujours le cas. Aucun de nos correspondants caucasiens ne dispose de locaux officiellement enregistrés au nom de Dosh.


Si ouvrir Dosh dans le Caucase russe s’est révélé impossible, cela n’a pas non plus été facile à Moscou. La procédure d’enregistrement a pris du temps, mais nous y sommes parvenus. On nous a néanmoins claqué la porte au nez de nombreuses fois, notamment des imprimeurs.


Et non, parce que nous gardons un contact permanent avec ces sociétés. Nous nous y rendons souvent. Nos correspondants locaux se présentent comme journalistes de Dosh lorsqu’ils vont à la rencontre des gens. Et s’il est vrai que nous passons beaucoup de temps à Moscou, nous nous rendons souvent sur le terrain à leur rencontre, ainsi qu’à celle de la population. Le magazine est donc ancré dans le quotidien des gens.


Dans quelles conditions travaillent vos correspondants ?


I et A : Il existe un risque sécuritaire permanent pour l’ensemble des membres de la rédaction de Dosh, surtout pour nos correspondants en régions. En effet, Dosh n’est pas accepté par les autorités des républiques du Caucase russe. Notre magazine dérange et il est évident que ni nous ni nos journalistes n’aurions ces problèmes si l’on écrivait autre chose.


La sécurité de nos collaborateurs est notre première préoccupation, d’autant plus qu’ils ne cachent pas leur appartenance à Dosh lorsqu’ils travaillent. Nos correspondants sont souvent des personnes reconnues au sein de leur communauté, ce qui leur ouvre des portes et peut s’avérer utile en terme de sécurité. Néanmoins, nombreuses sont les personnes qu’ils interviewent qui refusent de donner leur nom par peur de représailles (cela pose d’ailleurs un réel problème en terme de travail journalistique). Si nos correspondants étaient inconnus de leurs semblables, il y a fort à parier que personne n’oserait se confier à eux, même sous couvert d’anonymat.


Nous admirons leur courage et nous sommes bien sûr flattés qu’elles acceptent de travailler pour le magazine.


Comment se déroule une journée type au sein de la rédaction de Dosh à Moscou ?


I et A : Nos journées ne sont pas vraiment différentes de celles des autres journalistes qui se rendent à leur rédaction tous les matins. A notre arrivée, nous faisons le point sur les différents fils d’information disponibles. Nous recevons également des informations de la part de nos collaborateurs.


On nous appelle également pour des interviews, nous demander de réagir à l’actualité. Des confrères se rendant dans le Caucase nous demandent aussi de les mettre en relation avec nos contacts. Il faut avouer que l’on passe beaucoup de temps pendus à nos téléphones.


On nous appelle aussi pour nous demander des conseils, de l’aide. Certains viennent dans nos locaux. Nous orientons ces gens, qui ont souvent fui le Caucase pour Moscou, vers des organisations susceptibles de les aider dans leurs démarches administratives ou juridiques. Notre travail a une grande dimension humaine et nous sommes soumis à une forte pression émotionnelle.


La détresse des personnes que Dosh défend peut se sentir dans nos numéros. La page “Courrier des lecteurs” raconte à elle seule le quotidien des familles caucasiennes. Ces lettres parlent de disparitions, d’arrestations, de détention d’un fils, d’un mari à des milliers de kilomètres... Ces courriers ne sont pas des bouteilles à la mer, nos correspondants aident parfois ces familles à ce que des enquêtes sont ouvertes.


Dosh a reçu le prix Reporters sans frontières - FNAC de la Liberté de la presse en décembre 2009. Cette récompense a-t-elle eu des conséquences sur votre travail ?


I et A : Ce prix de la Liberté de la presse a clairement fait évoluer notre statut, sur la scène nationale et internationale. La crédibilité de Reporters sans frontières a amené d’autres personnes à se pencher sur notre travail. Ce coup de projecteur sur Dosh nous aide aujourd’hui dans nos recherches de soutien financier.


Nous avons également reçu un autre prix important il y a peu, celui de l’International Publishers Association, en novembre 2010. Cette reconnaissance nous encourage nous et nos correspondants à continuer notre travail pour une information indépendante.


Quel a été l’impact de l’aide que vous a apportée Reporters sans frontières en décembre 2010 ?


I et A : Reporters sans frontières nous soutient depuis longtemps déjà. Le soutien financier nous avait tout simplement permis de publier dans le passé. Nous avions également pu fournir du matériel à nos correspondants.


L’aide financière apportée en décembre dernier nous a permis d’acquérir le matériel nécessaire à la mise en page du magazine en interne*. Nous étions jusqu’à présent contraints de réaliser la maquette de nuit, en dehors de la rédaction. Ce qui, en plus de constituer une perte de temps, d’argent, et d’énergie, avait un impact direct sur la qualité du titre. Nos ordinateurs avaient près de dix ans, nous allons désormais pouvoir travailler plus vite et mieux, et surtout contrôler la totalité du processus de production, ce qui est d'une importance capitale pour nous. A l’heure actuelle, nous publions quatre numéro par an et deux Dosh Digest en anglais. En 2011, nous espérons en publier quatre de chaque.


Au delà de l’énorme progrès technique, cette aide nous a apporté un grand soutien psychologique. Nous nous sentons aujourd’hui plus à même de lutter pour une information de qualité face à la multitude de publications financées par les autorités officielles tchétchènes et équipées de matériel dernier cri.


*Reporters sans frontières avait octroyé à Israpil et Abdullah une bourse de près de 5000 € en décembre 2010. Avec cet argent, la rédaction de Dosh a acquis deux nouveaux ordinateurs. Le premier, équipé d’un logiciel de production assistée par ordinateur, le second, portable, le seul de la rédaction, leur permettra de rester en contact permanent avec leur réseau de correspondants et de travailler lors de leurs déplacements.


Cette action a pu être menée grâce au soutien actif de l’instrument de développement européen des droits de l’homme (IEDHR) de l’Union européenne, dont Reporters sans frontières est bénéficiaire.


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