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6 août 2021

En mission en Afghanistan, RSF propose un Protocole d’actions urgentes pour la protection des journalistes menacés par l’intensification du conflit

La perspective du retrait des forces de l’OTAN (ISAF) en septembre prochain et l’occupation récente d’une partie considérable du pays par les Talibans créent une menace sans précédent pour les médias et les journalistes indépendants en Afghanistan. Reporters sans frontières (RSF) s’est rendue sur place et a proposé un dispositif inédit de protection des professionnels de l’information afin de leur permettre de poursuivre leur travail en sécurité. Il a été favorablement accueilli par les associations de journalistes et le Comité commun du gouvernement et des médias.

Dans les zones contrôlées par les Talibans, plus de 50 médias (essentiellement des radios et des télévisions locales) ont d’ores et déjà cessé leurs activités. Ceux qui continuent d’émettre ne diffusent plus que des messages religieux -- à la façon de “la voix de la Charia”, la radio officielle des Talibans -- et des contenus imposés par la rébellion islamiste. Autre chiffre préoccupant : une centaine des journalistes ont perdu leur travail, obligés de fuir les zones reprises par les insurgés. Ils ont trouvé refuge dans les grandes villes et notamment à Kaboul, la capitale.   


Malgré le climat tendu d’insécurité et de terreur qui règne en Afghanistan, Reporters sans frontières (RSF) a tenu à se rendre sur place du 21 au 31 juillet dernier. D’abord, par solidarité et pour être aux côtés des journalistes et des médias afghans dans cette situation difficile. Mais aussi et surtout, pour promouvoir auprès des associations de journalistes, des responsables des médias et des autorités politiques, un plan pour la protection des journalistes, adapté au contexte actuel.

Le Protocole d’actions urgentes pour la protection des journalistes en Afghanistan (PAU) proposé par RSF est avant tout un dispositif concret, élaboré en tenant compte de la réalité du terrain. Il s’appuie sur l’expérience qu’a accumulée RSF lors de trois décennies de crise et de guerre auxquelles ont été confrontées plusieurs générations de reporters. Mais, il prend également en considération les spécificités d’un pays marqué par la violence quotidienne depuis l’occupation soviétique intervenue en décembre 1979. 


Concentrer et accélérer les aides aux journalistes et les médias d’une manière équitable et généralisée

Depuis septembre 2016, l’Afghanistan dispose d’une instance de concertation, le Comité commun du gouvernement et des médias auquel le Protocole d’actions urgentes pour la protection des journalistes en Afghanistan proposé par RSF a été soumis. Composé de hauts responsables du gouvernement et de plusieurs ministères (Intérieur, Information et Culture, Défense), ainsi que de représentants des fédérations de journalistes et des médias, ce comité est placé sous l’autorité du vice-président de la République, Sarwar Danesh. En cinq ans, cet organe a obtenu des résultats significatifs pour le droit à l’information avec notamment la diminution des menaces contre la presse et des progrès notables dans la lutte contre l’impunité.

Lors de cette mission en Afghanistan, RSF a consulté en premier lieu les représentants des médias, la Fédération des journalistes afghans et diverses associations professionnelles. Outre des entretiens avec le vice-président Sarwar Danesh, l’émissaire de RSF Reza Moni a également rencontré le ministre de l’Information et de la Culture Mohammad Qasim VafaiZadeh, le représentant du Haut Conseil pour les affaires sociales et stratégiques Wahid Omar et le membre du Conseil de sécurité national  Heshmat Natiqet. Tous les interlocuteurs ont manifesté leur vif intérêt pour le Protocole d’actions urgentes et souscrit à la proposition de créer une structure dédiée dotée de pouvoirs exécutifs (“sous-comité”), dirigée par Heshmat Natiqet, afin d’en accélérer la mise en œuvre. 


Le 30 juillet, le journaliste, membre de la Fédération des journalistes afghans, Zia Bumia et le représentant de RSF, Reza Moini, également responsable du bureau Afghanistan et Iran de RSF ont participé à une conférence de presse conjointe. Ce Protocole sera à l'ordre du jour de la prochaine réunion du Comité commun du gouvernement et des médiasa indiqué Zia Bumia en remerciant RSF pour sa présence dans des moments historiques à côté des journalistes et des médias”. 


Ce Protocole d’actions urgentes a pour vocation de structurer, concentrer et accélérer les aides aux journalistes et les médias d’une manière équitable et généralisée, a détaillé de son côté Reza Moini. Il faut que la communauté internationale et les pays démocratiques  protègent les journalistes afghans dans leur propre pays tout en évitant la “syrisation” de l’Afghanistan, c’est-à-dire une situation de chaos inextricable et mortel”.   


Usure psychologique et menaces à l’intégrité physique

Sur place, le représentant de RSF a pu constater qu’en plus des risques physiques auxquels sont confrontés les journalistes locaux, ceux-ci souffrent d’un épuisement psychologique généré par la “guerre de l’information” à laquelle se livrent les belligérants, ainsi que des pays comme le Pakistan, l’Iran, la Chine ou Russie. De nombreux professionnels de l’information  craignent qu’une différence de traitement soit notamment faite entre les journalistes travaillant pour des médias étrangers et les autres. En cause notamment : les demandes de visas, avec des rumeurs visant à générer l’inquiétude et la peur de règlements de compte. Plusieurs ambassades à Kaboul ont été envahies par des professionnels afghans souhaitant obtenir le précieux “sésame”, tandis que les filières de “passeurs” clandestins ont entamé une surenchère pour monnayer leurs services. L’inquiétude est particulièrement perceptible chez les femmes journalistes. 


À l’occasion de cette mission, RSF a été en mesure d’organiser deux  formations destinées à 50 journalistes (dont 32 femmes) venus de 11 provinces différentes, représentant 45 médias indépendants. À la demande du Centre pour la protection des journalistes afghanes (CPAWJ), partenaire de RSF en Afghanistan, une formation spécifique pour les femmes reporters s’est appuyée sur le Guide pratique de sécurité des journalistes et le guide pratique du journaliste en période électorale, qui ont été traduits en persan et en pachtoune.


RSF continue sa campagne internationale pour la protection des journalistes et des médias en Afghanistan. L’organisation fera entendre leurs voix et leur combat pour la liberté de la presse et une paix juste, en publiant prochainement  des témoignages de journalistes.    

L’Afghanistan se situe à la 122e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF.