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15 juin 2018

Elon Musk, une nouvelle menace pour la presse américaine ?

Reporters sans frontières (RSF) s’inquiète de la volonté affichée de l’entrepreneur et milliardaire américain Elon Musk de vouloir créer une plateforme de notation des journalistes et de décrédibiliser les médias déjà affaiblis depuis le début du mandat du président Trump.

Sur son compte Twitter, le fondateur de SpaceX, PDG de Tesla Motors et inventeur de l'Hyperloop les appelle, comme tout le monde pour faire court, les “journos”. Et depuis quelques semaines, le très médiatique entrepreneur visionnaire habitué à faire les gros titres des journaux est visiblement fâché avec eux. Les tweets rageurs d’Elon Musk contre les médias et son projet de développer une plateforme de notation pour les journalistesle range désormais dans le camp des personnalités américaines résolument hostiles à la presse.


Quand le président américain s’amuse en début d’année à décerner aux médias le prix des pires "fake news", le milliardaire d’origine sud-africaine propose de créer un site, sur lequel « le public pourra évaluer la véracité de n'importe quel article et établir un score de crédibilité pour chaque journaliste, éditeur ou publication », baptisé Pravda. Si le mot signifie « vérité » en russe, il rappelle aussi le nom du journal qui relayait la parole officielle à l'époque de l'Union soviétique. Pas vraiment un modèle de crédibilité et d’indépendance journalistique.


« Le vote populaire ne peut déterminer la vérité d’un fait, s’inquiète pour sa part Elodie Vialle, responsable du bureau Journalisme et Technologie à Reporters sans frontières. Le journalisme repose sur des méthodes rigoureuses de vérification des faits. Prétendre recourir à la sagesse des foules pour établir une hiérarchie objective de l’information en dehors de toute méthode et éthique journalistique est illusoire et dangereux, tout comme les tentatives de décrédibilisation des médias.”


L’initiative a en tout cas réveillé les inquiétudes de la presse américaine. Sur Twitter, un journaliste de The Verge, Andrew Hawkins, estime quant à lui que : « Musk poursuit sa lente transformation en un avatar de Trump tirant à boulets rouges sur les médias et gesticulant de façon hystérique à propos des fake news ». Dans un éditorial au vitriol, intitulé Elon Musk, the Donald of Silicon Valley, le NewYork Times dresse un inquiétant parallèle entre le PDG de Tesla et le 45ème président des Etats-Unis : les deux hommes ont notamment en commun « d’écrire de façon erratique sur Twitter, de ne pas supporter les critiques et d’accuser les médias d’être prétendument malhonnêtes ».


La brouille entre Elon Musk et les médias peut paraître récente. Il n’y a pas si longtemps, fin 2017, lors de son dernier rapport annuel, la compagnie Tesla se vantait de ne pas avoir besoin de recourir à la publicité traditionnelle car “la couverture médiatique et le bouche à oreille » suffisaient à lui faire vendre ses voitures électriques. Mais une série de défaillances techniques et surtout l’accident mortel le 23 mars dernier d’un conducteur au volant du dernier modèle électrique haut de gamme de la marque Tesla a changé le ton et la nature des articles. Tout comme le regard d’Elon Musk qui tient désormais « cette mauvaise presse » responsable de la baisse des actions Tesla.


C’est après une enquête, fin avril 2018, du média d’investigation Reveal - qu’Elon Musk accuse de vouloir “créer une campagne de désinformation calculée” - et un nouvel article critique d’Electrek le 23 mai dernier que le Pdg de Tesla a lancé son offensive de décrédibilisation des médias et annoncé son intention de créer sa plateforme de notation. Pourtant l’idée de donner le change aux médias paraît plus ancienne : le nom Pravda Corp a été déposé en octobre dernier. D’après un journaliste travaillant pourThe Economist, c’est bien à Elon Musk que cette entreprise appartient. L’entrepreneur qui rêve de sauver l’humanité et de conquérir Mars semble avoir une vision du monde médiatique bien particulière.