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11 août 2020 - Mis à jour le 14 août 2020

Elections au Bélarus : dimanche noir pour la liberté de la presse

Crédit : Sergei GAPON / AFP
Violences et arrestations de journalistes ont rythmé la journée de l’élection présidentielle biélorusse. Reporters sans frontières (RSF) condamne ces actes de brutalité et demande la libération immédiate des journalistes en détention.

Les violences ont débuté avant même la clôture du scrutin présidentiel du dimanche 9 août: à Minsk, des journalistes de Tut.by ont été sortis de force d’un bureau de vote, alors qu’ils étaient officiellement enregistrés pour couvrir le scrutin. A la mi-journée, après avoir déposé son bulletin, le président Loukachenko avait accusé le média indépendant en ligne Tut.by de chercher à “renverser le pouvoir”. 


Les incidents et les détentions arbitraires se sont multipliées lors des manifestations qui, dès dimanche soir, ont eu lieu dans plus de 33 villes du pays. Arrêtées en fin de journée dans les villes de Grodno, dans l’ouest du pays, et Maguilev, dans l’est, les journalistes de Tut.by Olga Kamianyagina et Angelika Vasilevskaya ont été détenues, puis relâchées. A Minsk, c’est la représentante officielle de la chaîne de télévision biélorusse en exil Belsat, Irina Slavnikova, qui a subi le même sort. Deux des journalistes de la chaîne ont également signalé leur détention : Ekaterina Tkachenko a été arrêtée en sortant de chez elle, quelques heures avant son collègue Stasnislav Ivachkevitch, appréhendé vers 21h30 le même soir. Selon nos informations, ce dernier n’a toujours pas été relâché. 


Des journalistes étrangers frappés, détenus, expulsés 


Trois journalistes de la chaîne TV russe Dojd, Vladimir Romenski, Vasili Polonski et Nikolai Antipov, ont également été la cible d’une arrestation musclée, par des policiers en civil à Minsk. Plaqués contre l’asphalte puis détenus pendant plusieurs heures en raison de l’absence d’accréditations, ils ont été expulsés du Bélarus et renvoyés en Russie en fin de soirée. Le rédacteur en chef de la chaîne a expliqué que la demande d’accréditation pour couvrir les élections avait été déposée dès le mois de juin, mais qu’elle était restée lettre morte. 


Des violences ont également été signalées contre Mstyslav Chernov, photographe pour Associated Press, emmené d’urgence à l’hôpital, et contre le correspondant spécial du site d’information russophone basé à Riga Meduza, Maxime Solopov, sévèrement battu alors qu’il couvrait les manifestations à Minsk. Le contact a été perdu avec le journaliste à partir d’1h30 du matin. Il a finalement été libéré mardi soir. 


Toujours parmi les journalistes étrangers, Anton Starkov et Dmitri Lasenko, correspondants pour le média moscovite Daily Storm, déclarent avoir été brutalement frappés à coup de matraque lors de leur arrestation. Ils ont été relâchés peu après. Le correspondant du site d’information russe MBK Media, Alexander Skrylnikov, qui se trouvait dans la foule des manifestants à Minsk, a été touché par une grenade assourdissante, une arme que la police anti-émeute a nié utiliser. 


Le correspondant du média d’information russe Sputnik Belarus, Evgeniy Oleynik, rapporte avoir été frappé et détenu quelques heures lundi matin pour avoir pris une photo d’un véhicule des forces de l’ordre. La police de Minsk a arrêté le correspondant du quotidien russe Komsomolskaya Pravda, Semyon Pegov, libéré mardi.


Les journalistes de Belsat Alexei Kairis et Alexander Saenko ont également été détenus à Grodno dimanche, de même que Jan Roman, correspondant du radiodiffuseur polonais Polsat, arrêté lundi après-midi. Dmitri Kazakevich et Viatcheslav Lazarev, correspondants pour Belsat, et Igor Matveev, reporter-photo du média en ligne biélorusse Narodnye Novosti Vitebsk, ont eux été interpellés à Vitebsk. 


La répression qui vise les journalistes bélarusses est digne d’une chasse aux sorcières, dénonce la responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF, Jeanne Cavelier. Les violences perpétrées par la police envers les journalistes et la multiplication des interpellations des professionnels des médias sont inconcevables en Europe et totalement contraires aux engagements internationaux du Bélarus, membre de l’OSCE.” 


Au total, plus de 3 000 arrestations ont été recensées dans le pays à l’issue des manifestations qui ont duré jusqu’à 3 heures du matin. La répression policière a également fait un mort et plusieurs dizaines de blessés. Une violence toujours très présente dans les rues de Minsk lundi soir, si l’on en croit la blessure de Natalia Lubnevskaya, journaliste du quotidien biélorusse Nasha Niva, touchée à la jambe par une balle en caoutchouc lors d’une nouvelle manifestation. 


Black out sur le web


Des coupures d’Internet ont également été constatées dès dimanche matin et ont entravé le travail des rédactions tout au long de la journée. Les journalistes ont fait état de perturbations du réseau chez plusieurs opérateurs et de problèmes d'accès aux principaux sites d'information, à YouTube et à Telegram. Vers 21 heures soit une heure après le vote et l'annonce de la victoire d'Alexandre Loukachenko avec 80,2 % des voix, presque tous les sites biélorusses ont brusquement cessé de fonctionner.


Aussi bien Internet que la communication mobile restent jusqu’à présent fortement perturbés. Les données des sondages non-officiels de sortie des urnes ne donnent au président sortant du pays que 10 % des voix. L’opposante principale, Svetlana Tikhanovskaya, aurait quant à elle remporté plus de 70 % des suffrages. Lundi 10 août, elle a demandé à Alexandre Loukachenko de céder le pouvoir. Après avoir passé plusieurs heures dans les locaux de la Commission électorale lundi soir, elle a finalement quitté le pays et rejoint la Lituanie mardi matin.


Dirigé depuis 1994 par Alexandre Loukachenko, qui organise sa réélection tous les cinq ans dès le premier tour, le Bélarus occupe la 153e place sur 180 pays au Classement mondial de la liberté de la presse 2020 de RSF.