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5 novembre 2019

Election présidentielle au Sri Lanka : RSF appelle les candidats à garantir l’indépendance éditoriale des médias

Des supporteurs de Sajith Premadasa (gauche) et de Gotabaya Rajapakse (droite) brandissent des pancartes en faveur de leurs candidat respectif, durant deux meetings différentes tenus en octobre 2019 à Colombo (Photos : Lakruwan Wanniarachchi / AFP).
Un journaliste a été récemment menacé et licencié par sa direction pour avoir refusé de diffuser de fausses informations. A la suite de cet incident, révélateur des cas d’intimidations dont sont victimes les journalistes sri-lankais, Reporters sans frontières (RSF) demande aux candidats à la présidentielle des garanties fermes quant au respect de la liberté de la presse.

“Il m’a crié dessus, il m’a menacé et en est même venu aux mains !” C’est en ces termes que le journaliste K. M. Razool a décrit auprès de RSF le rendez-vous houleux qu’il a eu le 16 octobre dernier avec son employeur, Vicendrarajan Sathasivam, directeur du groupe Trymas Media. Cette société est propriétaire de la radio Capital FM, dont K. M. Razool dirige la rédaction en langue tamoule.


L’objet du litige : “En tant que rédacteur en chef, j’ai refusé de diffuser une information basée sur des sources non-recoupées et partiale, clairement en faveur d’un parti politique”, explique le journaliste. Le lendemain de cette altercation, il a reçu une lettre de licenciement pour “comportement indiscipliné”.


En guise d’indiscipline, le reporter a simplement refusé de diffuser des informations qu’il qualifie de “manipulées”, présentant sous son meilleur jour le candidat à la présidence de la République Gotabaya Rajapakse, en lice pour les élections prévues le 16 novembre prochain. L’employeur de K. M. Razool est réputé très proche d’un responsable politique de la ville de Jaffna allié au candidat Rajapakse.


“Pressions incessantes”


“Les menaces et le licenciement qui frappent K. M. Razool sont symptomatiques des pressions incessantes auxquelles sont confrontés les journalistes sri-lankais dans leur travail quotidien, déplore Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. L’élection présidentielle du 16 novembre perdra toute légitimité si les journalistes ne peuvent pratiquer leur métier en toute indépendance. A ce titre, nous appelons les deux principaux candidats à prendre des engagements concrets en faveur de la liberté de la presse en général, et en faveur de l’autonomie éditoriale des journalistes en particulier.”


Quelle que soit l’issue du scrutin, le comportement du prochain président de la République à l’égard de la liberté de la presse sera scruté de près, et de sérieux gages devront être rapidement donnés à l’égard d’une profession qui a grandement lieu d’être préoccupée. 


D’un côté, Sajith Premadasa, du Nouveau front démocratique, est le fils de l’ancien président Ranasinghe Premadasa, resté célèbre dans les mémoires pour des violations répétées de la liberté de la presse sous son mandat entre 1989 et 1993.


“Décennie noire”


En face, le candidat soutenu par l’Alliance de la liberté du peuple sri-lankais, Gotabaya Rajapakse, est le frère d’un autre ancien président, Mahinda Rajapakse, qui a gouverné le pays entre 2005 et 2015, durant ce que les journalistes décrivent comme la “décennie noire” : au moins 14 reporters ont alors été assassinés en raison de leur travail, selon le baromètre de RSF


Or, durant cette période, l’actuel candidat à la présidentielle, Gotabaya Rajapakse avait occupé le poste de ministre de la Défense et, en tant que tel, il avait mené d’une main de fer la répression contre les journalistes. Il est par exemple directement mis en cause dans le meurtre, il y a dix ans, de l’emblématique rédacteur en chef du Sunday Leader, Lasantha Wickramatunga. Abattu de plusieurs balles le 8 janvier 2009, ce dernier venait de révéler une affaire de rétrocommissions au bénéfice de Gotabaya Rajapakse.


Après 2015, un ancien commandant des forces armées a révélé que Gotabaya avait créé de toute pièce une unité spéciale, baptisée le ”Bataillon Tripoli”, dont le seul but était de faire disparaître les voix qui dérangent. La spécialité des membres de cette unité étant d’enlever les reporters à bords de camionnettes blanches pour les tuer, Gotabaya avait gagné le surnom de chef du “commando des vans blancs”. 


Profonde polarisation


C’est donc avec des craintes justifiées pour leur liberté éditoriale, mais aussi pour leur sécurité, que les journalistes sri-lankais entrevoient l’issue de ces élections. Les deux candidats au scrutin présidentiel surfant sur une rhétorique ethno-nationaliste cinghalaise et bouddhiste, hostiles aux minorités tamoules et/ou musulmanes, les reporters issus de ces communautés craignent plus particulièrement d’être victimes de pressions encore plus fortes.



En mai dernier, RSF avait déjà documenté une inquiétante recrudescence des attaques contre les journalistes tamouls, en marge des célébrations du dixième anniversaire de la fin officielle de la guerre civile.


L’enquête exclusive publiée par RSF en 2018, sur la propriété des médias au Sri Lanka, avait révélé une profonde polarisation du paysage médiatique sri-lankais, liée à un degré de concentration et d’affiliations politiques particulièrement élevé. Ainsi, moins de 20% du lectorat au Sri Lanka a accès à des journaux non affiliés directement à un responsable politique. 


Actuellement, aucune législation n’existe pour garantir l’indépendance éditoriale des journalistes, ni pour prévenir les conflits d’intérêt entre propriétaires de groupes médiatiques et responsables politiques. 


Le Sri Lanka figure à la 126e place sur 180 pays dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2019 établi par RSF.