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13 mars 2018 - Mis à jour le 14 mars 2018

Deux nouvelles plaintes témoignent du harcèlement du gouvernement philippin contre Rappler

La présidente de Rappler, Maria Ressa, arrive au siège du Bureau national d’investigation, le 22 février dernier. Ce jour-là, l’institution a classé sans suite l’affaire de diffamation qui visait le site. L’affaire a depuis été rouverte (photo : Noel Celis / AFP).
Le gouvernement philippin a tenté hier de justifier sa décision de rouvrir une affaire de diffamation contre Rappler, qui avait pourtant été classée sans suite, et ce quatre jours après le dépôt d’une autre plainte pour évasion fiscale contre le site d’information. Reporters sans frontières (RSF) appelle les autorités de Manille à cesser leur acharnement.

Cela friserait le ridicule, si la survie du site d’information n’était pas en jeu. Le Bureau national d’investigation (BNI), l’organe qui ordonne les instructions aux Philippines, a tenté hier lundi d’expliquer son revirement après qu’il a redéposé plainte pour diffamation contre Rappler, dans une affaire qui avait pourtant été classée sans suite le 22 février, et ce par le même BNI. Selon son directeur, il ne s’agissait alors que d’un “classement prématuré”.


Jeudi dernier, c’est le Bureau des revenus internes, une agence du ministère des Finances, qui a porté plainte contre le site pour évasion fiscale. Il lui reproche des passifs d’impôts évalués à hauteur de 133, 86 millions de pesos (2,1 millions d’euros), sans pour autant fournir un audit crédible pouvant légitimer ce montant délirant. Cette plainte est jugée “risible” par la présidente de Rappler, Maria Ressa.


“Les gesticulations des différentes agences gouvernementales contre Rappler relèvent du harcèlement, déclare Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique de RSF. Nous appelons les instances internationales à intensifier leur pression sur les autorités philippines pour que cesse cet acharnement contre un média d’information largement reconnu pour la rigueur de ses enquêtes. Nous saluons sa totale transparence, qui est la meilleure arme contre les manœuvres grossières du gouvernement de Rodrigo Duterte.”


Logique d’acharnement


La guerre que le président philippin a déclaré à Rappler s’est aggravée en janvier, lorsque la Commission des opérations en bourse (Securities and Exchange Commission, SEC) a décidé de révoquer la licence du média d’information, au motif que sa maison-mère ne serait pas 100% philippine. Le site a fait appel de cette décision, arguant que les investisseurs étrangers n’ont aucun titre de propriété ni pouvoir de décision sur la société.


Plus récemment, Omydiar Network, le principal investisseur étranger, a fait don de ses certificats de dépôts à 14 cadres philippins de Rappler, afin de “répondre à la décision injustifiée de la SEC”. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la double plainte pour diffamation et évasion fiscale, qui témoigne d’une logique d’acharnement. Au total, avec le Bureau du procureur général et le ministère de la Justice, ce sont cinq instances gouvernementales qui se sont jusque-là attaqué au site d’information indépendant, dont les enquêtes sur les exactions des autorités sont jugées trop critiques.


“Profonde inquiétude"


Malgré les contre-offensives juridiques de Rappler, Rodrigo Duterte profite de ces attaques pour entraver le travail des journalistes du site. Depuis le mois dernier, Pia Ranada, dûment accréditée au Palais présidentiel, est privée d’accès à Malacañang.


Saisies par RSF sur la question dès janvier, les Nations Unies ont exprimé leur “profonde inquiétude" face à ces atteintes à la liberté de la presse. En guise de réponse, le président Duterte a déclaré samedi que les représentants de l’ONU pour les droits de l’homme étaient des “fils de pute” qu’il faudrait “jeter au crocodiles”.


Les Philippines, dont la structure des médias fait l’objet d’une étude approfondie menée par RSF, se classent à la 127ème place sur 180 pays dans le Classement mondial pour la liberté de la presse 2017.