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11 mars 2011 - Mis à jour le 20 janvier 2016

Corée du Sud


La Corée du Sud, ultraconnectée au Web, a renforcé sa censure des sites Internet favorables au Nord. Soucieux d’assurer le maintien de l’ordre en période de tensions politiques ou d’agitation sociale, le gouvernement emploie des moyens parfois disproportionnés et un arsenal législatif liberticide qui incitent les net-citoyens à l’autocensure.

Recrudescence importante de la censure en réaction à la propagande du Nord

La Corée du Sud applique depuis plusieurs années un blocage sélectif : elle a rendu inaccessible une quarantaine de sites Internet qui font l’apologie du régime de Pyongyang, ainsi que des sites pornographiques, de paris en ligne ou incitant au suicide. En vertu de la loi sur la sécurité nationale, tout individu qui soutient publiquement la Corée du Nord peut être accusé d’activité “antiétatique” et risque jusqu’à sept ans de prison. Cette loi s’applique aussi bien aux médias traditionnels qu’aux médias en ligne.

Les blocages sont appliqués par les fournisseurs d’accès sur ordre d’une autorité administrative, la Commission coréenne des communications, qui assure également une surveillance du Web.

Cette censure aurait fortement augmenté en 2010. D’après le Korea Times, qui s’appuie sur des chiffres diffusés par le député Ahn Hyoung-hwan, du Grand Parti national au pouvoir, la police aurait forcé les responsables de sites internet à effacer 42 784 éléments en faveur de la Corée du Nord, au premier semestre 2010, soit cent fois plus que cinq ans auparavant.

Enfin, pour répondre à la nouvelle offensive de propagande de la Corée du Nord en ligne (voir le chapitre Corée du Nord), le gouvernement a bloqué une dizaine de comptes très probablement liés au régime de Pyongyang sur des réseaux sociaux comme Twitter, Facebook ou YouTube, notamment sous le nom d’utilisateur “Uriminzokkiri”, qui signifie “notre nation” en coréen.

Cette recrudescence de la censure liée au Nord n’est pas très populaire parmi les internautes. Son efficacité est limitée : les internautes peuvent utiliser des outils de contournement. Pour les utilisateurs de Twitter via l’iPhone, les comptes de la Corée du Nord demeurent accessibles.

Le contrôle du Net en réaction à l’agitation sociale et à la critique des autorités

La Corée du Sud a repris la diffusion de messages de propagande par radio suite à l’incident du torpillage, en mars 2010, de l’un de ses navires, dont elle a accusé le Nord de s’être rendu coupable. Ses décisions de censure sont motivées par la volonté d'empêcher ses citoyens d'avoir accès à la propagande du Nord.

Par ailleurs, les manifestations de 2008 liées au scandale de la viande bovine importée des Etats-Unis ont constitué un véritable traumatisme pour le gouvernement en place. Les manifestations ont été provoquées, selon lui, par les internautes, via le célèbre forum de discussion Agora, devenu la bête noire des autorités. Dès juin 2008, le président, Lee Myung-bak, avait clairement évoqué sa méfiance vis-à-vis de la Toile : “Si la confiance n’est pas garantie, la force d’Internet peut empoisonner au lieu de guérir.”

Des lois trop sévères

L’article 7 du code de sécurité nationale interdit de promouvoir ou encourager les groupes antiétatiques, dont fait partie la Corée du Nord. Dans le paragraphe 5 de l’article, la publication en faveur de l’ennemi, ou la simple reproduction d’un document sur le sujet, est également interdite. L’article 8 interdit enfin le contact et la communication avec les groupes antiétatiques. Récemment, la police a commencé à enquêter sur un cybercafé depuis lequel des messages favorables à la Corée du Nord auraient été postés. Le propriétaire est accusé de violation de la loi sur la sécurité nationale.

L’article 47 du code des télécommunications rend illégale la “diffusion de fausses informations avec l’intention de nuire à l’intérêt public”. Tout contrevenant risque jusqu’à cinq ans de prison. La loi électorale a été modifiée en 2004 afin d’interdire la diffusion par Internet de propos diffamants envers des politiciens en campagne électorale. Le code pénal, et notamment les provisions contre l’insulte et la diffamation, même pour des propos avérés, est aussi utilisé contre les internautes (article 307).

L’article 44-7 de la loi sur la promotion de l’utilisation des réseaux d’information et de communication et la protection de l’information interdit l’échange de communications électroniques qui compromettent la sécurité nationale ou se révèlent diffamatoires, même si le contenu s’avère exact.

Menaces sur l’anonymat en ligne

Une autre régulation remet en cause l'anonymat des internautes. L’article 44-5 de la loi sur la promotion de l’utilisation des réseaux d’information et de communication et la protection de l’information impose aux internautes de s’enregistrer sous leurs véritables noms et de donner leur numéro de carte d’identité lorsqu’ils participent à des portails de plus de 100 000 membres. En revanche, seul le pseudonyme des usagers apparaît en ligne. YouTube a refusé d’appliquer cette mesure. Dès lors, depuis avril 2009, les utilisateurs déclarant être basés en Corée ne peuvent pas télécharger leurs vidéos sur le site. Depuis février 2009, l’un des principaux portails Internet du pays, Nate, demande aux internautes d’afficher leur véritable nom pour pouvoir poster des commentaires.




Abus de pouvoir ?

Les autorités sud-coréennes semblent parfois abuser de leurs pouvoirs. Le 9 juillet 2010, les procureurs ont perquisitionné les bureaux du Premier ministre Chung Un-Chan. Ses agents chargés des questions d’éthique avaient enquêté et surveillé illégalement deux ans auparavant sur un homme d’affaire, dirigeant d’une petite compagnie financière, qui avait posté en ligne une vidéo critiquant le président. Les procureurs ont saisi les ordinateurs et d’autres documents de quatre collaborateurs du ministre. Les agents chargés des questions d’éthique peuvent enquêter régulièrement sur les fonctionnaires suspectés de corruption ou d’actes de malfaisance mais n’ont pas l’autorisation d’enquêter sur les citoyens ordinaires.

Les autorités utilisent la criminalisation de la diffamation contre leurs critiques et n’hésitent pas à faire des exemples : depuis juin 2008, une dizaine d’internautes ont été brièvement arrêtés et interrogés pour avoir posté en ligne des commentaires négatifs liés à ces manifestations contre l’importation de viande bovine des Etats-Unis.

Les net-citoyens pris à parti

Le célèbre blogueur Minerva, de son vrai nom Dae-Sung Park, a appris à ses dépens que le gouvernement place la protection des marchés financiers avant la défense de la liberté d’expression. Arrêté en janvier 2009 pour ses critiques à l’égard de la politique économique du gouvernement, il risquait jusqu’à cinq ans de prison et une amende de 50 millions de Won (27 000 euros). Il a finalement été acquitté le 20 avril 2009. Le procureur avait fait appel, avant d'abandonner les poursuites après une décision de la Cour constitutionnelle.

Le blogueur avait demandé l’examen de la constitutionnalité du code des télécommunications, et plus particulièrement de l’article 47, paragraphe 1, qui interdit la diffusion de fausses informations. La Cour constitutionnelle a estimé, le 28 décembre 2010, que l’article était bien illégal, car il repose sur des termes “obscurs” et prévoyait des punitions excessives. Plus de quarante-sept personnes mises en cause pour diffamation devraient être innocentées.

Minerva n'est pas pour autant sorti d'affaire. Il continue de recevoir des menaces et a même fait l'objet d'une agression, en novembre 2010. Il a porté plainte, en juin 2010, contre quatre personnes qu'il accuse de le harceler.

Malgré les pressions constantes du gouvernement, les net-citoyens sud-coréens sont parmi les plus actifs en ligne. L’acharnement des censeurs contre les sites véhiculant la propagande du Nord, tout comme la politique de surveillance excessive, font courir au gouvernement le risque de s’aliéner une partie de la population, qui aspire à plus d’ouverture et considère la censure comme un manque de confiance du gouvernement envers ses propres citoyens, difficilement susceptibles de se laisser influencer par la propagande du Nord.

Un blogueur, cité par le site Daily NK, résume cet état d’esprit : “Pardon au Nord, mais à l’exception d’une très petite minorité, personne ne croit à sa propagande. (…) La Corée du Nord a besoin de savoir que la propagande fonctionne seulement dans un environnement restreint et que cet espace déjà limité se réduit graduellement”.